Plus que tout autre pays européen, l'Allemagne des salles obscures se confond avec les aléas politiques de son histoire. Douze ans de nazisme ont quelque peu appauvri un patrimoine qui aurait logiquement dû être aujourd'hui l'un des plus prestigieux du monde. De l'expressionnisme de Murnau à l'existentialisme de Wim Wenders, itinéraire d'un cinéma durement éprouvé…


L'histoire du cinéma allemand débute véritablement en 1895 (date de la première projection à Berlin). Le septième art se développe de manière spectaculaire jusqu'à l'entrée en guerre de l'Allemagne. En 1916, les 3 000 salles de projection doivent se contenter de films consacrés à la Défense nationale, les importations étrangères ayant cessé pour la plupart. Mais, après l'armistice de 1918, alors que le pays est mis à l'index par les alliés, l'industrie cinématographique se relève avec une étonnante facilité. Sous l'influence du metteur en scène de théâtre Max Reinhardt, une pléiade de cinéastes, au demeurant très différents, se réclament alors de l'école expressionniste, courant artistique issu du théâtre et de la peinture. Baignés de romantisme morbide, lorgnant volontiers vers le fantastique ou le macabre, ces films se distinguent par des angles de caméras peu usuels ainsi que des jeux d'ombres et de lumières. Le premier chef-d'œuvre du genre fut sans conteste Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene en 1919. Mais l'Allemagne connaît alors une crise financière tragique. En 1923, le mark s'effondre, la bourgeoisie rejoint le prolétariat dans la misère. Le chaos ambiant favorise la naissance de groupes extrémistes mais aussi l'éclosion d'artistes, le courant expressionniste est alors à son apogée. A cette époque, Fritz Lang réalise Le Docteur Mabuse, Kark Grüne La Rue, F. W Murnau Le Dernier des hommes et Georg Wilhelm Pabst La Rue sans joie. L'année 1926 voit rayonner sur les écrans le mythique Metropolis, de Fritz Lang, qui fascine encore aujourd'hui. Les drames et mélodrames expressionnistes de cette époque n'hésitent pas à évoquer directement l'homosexualité, la prostitution, la drogue et la décadence morale sous tous leurs aspects. Cette vision du cinéma envoûtera des réalisateurs étrangers comme Alfred Hitchcock ou Orson Welles, chez lequel on retrouve des effets expressionnistes (notamment dans Citizen Kane).

Tandis que sous la République de Weimar, le parti national-socialiste prend de l'ampleur, le cinéma allemand entre dans l'ère du parlant. Les crimes sexuels qui sévissent dans la production cinématographique de l'époque sont révélateurs de l'ambiance malsaine qui règne alors dans le pays. Ils sont à l'honneur dans les légendaires L'Ange bleu de Joseph von Sternberg avec Marlène Dietrich et Emil Jannings (1930), et M, le maudit de Fritz Lang qui évoquait les dangers du nazisme un an plus tard.
Mais en 1933, la politique et le cours de l'histoire vont radicalement changer la donne du paysage cinématographique. Gœbbels ayant pris le contrôle de la production (la société UFA ne réalisait que des films de propagande), le cinéma allemand restera douze années en quarantaine. La cinéaste de talent Leni Riefenstahl, alors spécialisée dans les films de montagne, fut choisie par Hitler pour porter aux nues la propagande nazie, ce qu'elle fit avec une virtuosité diabolique. Le Triomphe de la volonté et Les Dieux du stade (sur les jeux olympiques de Berlin de 1936) sont des documents confondants sur la genèse du nazisme. Contrairement à leur compatriote, la plupart des plus prestigieux cinéastes et comédiens, réfractaires à l'idée de vendre leur âme au diable, se réfugièrent aux Etats-Unis où ils firent de brillantes carrières (comme Ernst Lubitsch qui ne se priva pas pour dénoncer le nazisme de loin avec To be or not to be en 1942).

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne brisée panse ses plaies et l'industrie cinématographique est anéantie. Quelques réalisateurs vont péniblement émerger, signant principalement des drames de guerre. Les principaux restent Helmut Kautner, Slatan Rudov et Wolfgang Staudte, qui devient le dénonciateur de la mauvaise conscience intellectuelle de l'Allemagne de l'époque. L'acteur Peter Lorre signe son unique réalisation en 1951 : intitulé Un homme perdu, son long-métrage est le portrait magnifique d'un pays dévasté. Il faudra attendre le milieu des années 60 avec Volker Schlöndorff (et son film Le Désarroi de l'élève Törless) et le début des années 70 pour que le cinéma renaisse de ces cendres, se dérobant à la domination culturelle américaine. Werner Herzog réalise en 1973 Aguirre, la colère de Dieu, tandis que Rainer Werner Fassbinder (probablement le plus important réalisateur de l'après-guerre) met en scène Tous les autres s'appellent Ali. En l'espace de dix ans, Fassbinder signera une vingtaine d'œuvres diverses et variées, toutes nimbées d'amertume.
La Filmverlag der Autoren, groupement d'auteurs semblable à la celui de la Nouvelle Vague française, constitua à cette époque le creuset de la relève. Une quinzaine de cinéastes, de la même génération et presque tous débutants, se rangèrent aux côtés de Fassbinder et d'Herzog, avec en commun, la volonté de se détacher de la médiocrité des productions ambiantes. L'un des plus célèbres n'était autre que Wim Wenders, aujourd'hui le représentant le plus prestigieux du cinéma allemand. Très influencé par les Etats-Unis, il fera une véritable carrière internationale. Dans le splendide Les Ailes du désir, tourné à Berlin en 1988, il revient sur les traces du passé et de l'histoire de son pays, dont il s'était longtemps détourné. Des œuvres plus commerciales fleurissent dans les années 80, telles Moi, Christiane F de Urich Edel en 1981 ou la comédie satirique Men… de Doris Dörrie en 1985, et finissent par acquérir une renommée mondiale.

Si beaucoup de réalisateurs allemands confirmés partent aujourd'hui pour les Etats-Unis, comme Wolfgang Petersen (du Bateau à En pleine tempête) ou Roland Emmerich, le cinéma germanique, hanté par son douloureux passé, est également l'héritier d'une tradition culturelle unique qui lui permettra sans aucun doute de se construire une nouvelle identité. Laissons-lui juste un peu de temps…

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