Les ailes du désir de la littérature allemande se posent à Paris

La littérature allemande arrive à Paris pour le Salon du livre 2001, consacré cette année à nos amis d'outre-Rhin, et c'est tant mieux. L'occasion ou jamais de découvrir les nouvelles lettres de l'un des pays les plus intéressants et les plus prolifiques en la matière. L'occasion également d'estomper une relative méconnaissance culturelle entre deux Etats qu'on présente pourtant bien souvent comme le moteur de la construction européenne… La littérature ne connaît pas de frontière ? On peut oser l'espérer, surtout quand les pays sont limitrophes !

Si les œuvres littéraires se définissent à la fois par et contre le temps historique où elles voient le jour, alors on peut affirmer sans prendre trop de risques que les auteurs allemands d'aujourd'hui ont beaucoup de choses à dire et à écrire. Depuis les années 1990, le pays s'est radicalement transformé : chute du Mur, absorption économique de la RDA, Berlin promue capitale de l'Allemagne réunifiée, multiculturalisme et importance politique croissante de la communauté turque, émergence d'une nouvelle classe politique faisant la part belle à l'écologie, libération des énergies artistiques et affirmation d'une culture gay, entrée dans l'ère numérique, Love Parade berlinoise faisant pâlir de jalousie la Techno Parade parisienne… Dans un tel contexte, ces jeunes pousses de la littérature allemande, à quoi ressemblent-elles et qu'ont-elles à nous dire ?

Mise en lumière sur la scène internationale par le prix Nobel de littérature décerné à Günter Grass en 1999, la nouvelle Allemagne des lettres a le vent en poupe. Il est vrai que depuis une vingtaine d'années, la littérature allemande s'exportait mal et n'avait que rarement rencontré un succès international, à part quelques très belles exceptions, comme Le Parfum de Patrick Süskind (1985) ou Le Liseur de Bernhard Schlink (1997). Si Günter Grass, l'inoubliable auteur du Tambour (1959) et du très controversé Toute une histoire (1995) est parvenu à opérer la difficile liaison entre le devoir de mémoire propre à toute littérature marquée par l'Histoire et l'esprit de finesse qui lui donne (parfois) son panache, les jeunes auteurs s'expriment aujourd'hui à travers une prose moins grave. Ce qui ne veut pas dire moins profonde.

Toujours soucieuse de la question de la mémoire et du passé (on pourra à ce propos lire le beau roman de Perikles Monioudis, Glace), la génération montante, qui aime l'humour, parfois la provocation, ne crache pas sur l'argent et n'hésite pas à venir à la rencontre de son public pour faire la « promotion » de ses livres, a opté pour un autre mode de rapport au monde et aux autres. Là où on attendait de la fresque historique, de la culpabilité et du remords, on trouve plutôt chez les jeunes écrivains une forte envie de raconter des histoires, bref, de renouer avec un romanesque qu'ils inscrivent bien souvent dans un présent et dans une réalité très urbaine. En ce sens, l'influence du roman anglo-saxon est assez forte, avec son lot de personnages excentriques, avec son métissage culturel et son penchant pour les fictions truculentes en rapport avec le questionnement identitaire au sein des minorités. On s'en apercevra avec bonheur chez Zafer Senocak (Parenté dangereuse ; L'Erottoman) et chez Feridun Zaimoglu (en attendant les premières traductions de ses livres qui ne sauraient tarder…).

Plus instinctive et introspective, la littérature allemande aurait-elle perdu l'esprit de sérieux qu'on lui a parfois reproché ? Peut-être. Et si une poignée de grincheux déplorent sans réelle pertinence une dépolitisation du roman, c'est certainement au profit de l'expression d'une richesse beaucoup plus personnelle et intime, comme nous le montrent de splendides voix féminines. Comme celles de Judith Hermann, qui a récemment triomphé avec un recueil de nouvelles (Maison d'été, plus tard), Birgit Vanderbeke, qui vit aujourd'hui dans le sud de la France et exprime dans ses romans un humour plutôt caustique pour analyser la famille et le monde (Le Dîner de moules ; Devine ce que je vois), Karen Duve, qui a fait ses débuts dans la littérature pour enfants avant que l'on ne traduise en France l'un de ses très bons récits (Le Roman de la pluie), ou encore Herta Müller, qui a vécu en Roumanie sous le régime de Ceausescu et s'est fait connaître en France pour une œuvre puissante et rude, axée sur l'épineuse question du mode de contrôle des individus (L'homme est un grand faisant sur terre ; Le renard était déjà le chasseur ; La Convocation).

Quant aux autres, ceux dont la presse française se fait régulièrement l'écho, il serait dommage de ne pas les citer, ne serait-ce qu'en raison de leur importance dans la vie intellectuelle européenne et la création de passerelles entre l'Allemagne et la France. Dans ce cadre, difficile de passer sous silence le nom du romancier, essayiste et traducteur Lothar Baier (l'auteur de L'Entreprise France (1989), bilan polémique de la vie intellectuelle française dans les années 80), et celui de Christophe Hein, connu dans l'Hexagone pour L'Ami étranger (1982), qui nous rendra visite pour présenter Willenbrock. Sans oublier Michael Krüger, Volker Braun et leur brillant cadet Ingo Schulze (Trente-trois moments de bonheur ; Histoires sans gravité), qui a grandi en RDA… et depuis voyage beaucoup, « déshabillé de l'idéologie communiste mais pas encore revêtu des paillettes capitalistes », selon l'avis lucide du critique Bertrand Leclair dans Théorie de la déroute.

Peut-on voir là un signe de ce que nous réserve ce Salon du livre 2001 ? Certainement. Car nous aussi, nous voyagerons beaucoup pour découvrir une pluralité de voix novatrices et sans complexes, des cœurs qui battent, des mots qui font l'amour et des intimités qui se livrent.


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