| To see or not
to see ?
Dans son dernier
opus, Devine ce que je vois, Birgit Vanderbeke raconte l'installation
en Provence d'une jeune femme allemande et de son enfant. Si la femme
fuit la pesanteur sociale de la grande ville, l'enfant, lui, fera
son métier d'enfant à la campagne en apprenant les choses
de la vie au quotidien. Et sur ce terrain-là, il sera bien
vite rejoint par sa mère, elle aussi placée dans une
situation d'élève devant une réalité nouvelle
que seuls ses yeux pourront interroger et comprendre. Devine ce que
je vois ? Assurément ce que nous ne voyons pas
Décalage
existentiel (plus que culturel) garanti.
Rencontre avec une fine gâchette de l'écriture ironico-satirique,
dont l'il pétille à mesure qu'elle pose voluptueusement
ses lèvres sur son porte-cigarettes et qu'elle se met à
parler.
Fnac.net : La notion de réalité a chez vous une double
dimension. Il y a d'une part la pesanteur sociale et d'autre part
autrui, qui est toujours un peu bizarre
Dans tous mes livres, les protagonistes, souvent des femmes,
éprouvent des difficultés à savoir ce que c'est
que la réalité. Ça bouillonne dans leur tête
et elles sont assaillies par des idées contradictoires qui
leur posent des problèmes de réflexion. Elles ne sont
pas folles, n'ont pas de problèmes psychologiques, mais ont
effectivement du mal avec la réalité
L'acte de vision
Dans devine ce que je vois est lié à un certain rapport
avec la connaissance du monde. Voir, pour vous, c'est quoi ?
En général, j'écris mes livres avec mes
oreilles. J'entends ce que les gens disent, je capte des phrases,
je m'en inspire. Quand je suis venue en France, je ne comprenais pas
ce que les gens disaient. Je m'en suis sortie en regardant les gens
et la nature puisque mes oreilles ne pouvaient pas fonctionner dans
ce contexte. Et là, je me suis aperçue que regarder
est quelque chose de très bizarre. D'ailleurs, ça marche
comment ?
Le fait de vivre à l'étranger, c'est
changer fondamentalement de regard. C'est pour ça que ce livre
a été écrit avec les yeux et non pas avec les
oreilles.
A travers cette
interrogation du réel par le regard, on décèle
une certaine mélancolie à la fin du livre. A quoi est-ce
lié ?
Je crois que dans ce livre il s'agissait de trouver un équilibre
entre peur et bonheur. A la fin, il y a une certaine stabilité
entre la protagoniste, son mari et son enfant, mais le couple a cependant
du mal à véritablement voir l'avenir
Les personnages
peuvent ainsi éprouver une certaine mélancolie, mais
je crois surtout qu'ils deviennent plus calmes, tout simplement !
Lors du passage
de l'Allemagne à la France, votre héroïne désigne
peu les lieux. Pourquoi ce parti pris stylistique ?
C'est fait exprès. Quand je dis Berlin, le mot évoque
quelque chose. Quand je dis Provence, ça évoque quelque
chose d'autre que je n'ai pas désiré, comme la pétanque
ou la boulangère par exemple. Or ma protagoniste se rend là-bas
sans clichés, sans idées reçues
Je voulais
qu'elle soit entièrement libre.
Les touristes
allemands au supermarché que vous allumez dans le livre, c'est
vraiment si drôle que ça ?
Oh oui, c'est très drôle ! Spécifiquement les
Allemands, car ils ont toujours peur d'être trahis... Ils essaient
toujours d'économiser. Et quand on connaît le phénomène,
on le remarque partout.
La mère
appelle son enfant « l'enfant » et on n'apprend son nom
que tard dans le livre. Il y a une distance très étrange
entre eux
Oui, le fils a un nom, mais c'est l'école française
qui nous l'apprend, pas le père ni la mère. C'est la
société qui le baptise en quelque sorte. J'ai l'impression
qu'elle a une relation extrêmement amoureuse avec son enfant.
Sans être autoritaire. C'est une mère qui ne crée
pas de hiérarchie entre elle et lui, car il leur faut s'installer
dans un nouveau lieu qui leur paraît étrange à
tous deux. Ils sont sur un terrain d'égalité face à
cette nouvelle situation.
Vous vous exprimez
dans un registre caustique qui parfois frôle le satirique. C'est
vraiment votre mode d'expression privilégié ?
Oui, il me faut l'ironie, l'humour et même le comique. Parce
que ce que je raconte est souvent très triste voire catastrophique.
Il me faut donc cette musique légère pour pouvoir respirer.
Le personnage
de Lembek est une figure un peu parano. Quel rôle lui attribuez-vous
dans le roman ?
Dans les années qui ont suivi la chute du Mur, on s'est
rendu compte à l'Est que presque chacun ou bien appartenait
à la Stasi (la police politique) ou bien était l'objet
de surveillance
La moitié du pays surveillait l'autre.
Il y avait donc de quoi être parano ! Lembek, c'est la résurgence
de l'ancien monde. Il est d'ailleurs lui-même en train de trahir
sa femme...
Il y a un art
de vivre dans la Provence telle que vous la décrivez. Ça
a l'air très important pour vous.
Oui. J'ai trouvé que là où j'habite en Provence,
la vie est quelque chose dont on peut tirer du plaisir et du bonheur.
Les gens sont bien. Ils mangent bien. Ils parlent. Ma protagoniste
a vécu dans les grandes villes allemandes et elle ne connaît
rien de la nature, des orages, des animaux, de la pluie, du feu
c'est pour ça qu'elle éprouve une impression d'absolu
là-bas.
Vous faites
très peu de paragraphes. Vous avez une écriture très
massive
(Rires) Il y a une explication technique à ça.
Je tape extrêmement vite à la machine. J'ai même
gagné des concours de vitesse. Pour payer mes études,
j'ai été secrétaire et je tapais à l'époque
500 caractères minute. Aujourd'hui, je suis à 450. Ça
va de ma tête à l'ordinateur, directement !
Propos recueillis
par Frédéric Ciriez
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