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« Les
romans policiers créent l'illusion d'une sécurité que je détruis. »
L'écrivain
Christoph Hein né en ex-RDA figure parmi les intellectuels allemands
les plus importants de sa génération. Chroniqueur du quotidien, il
aborde une fois de plus dans son dernier roman, Willenbrock,
les aspects sombres de l'Histoire allemande du XXe siècle comme nul
historien ne saurait le faire. Willenbrock, c'est doublement,
le titre du livre et le nom du personnage principal, un ancien ingénieur
de l'ex-RDA recyclé dans la vente de voitures d'occasion...
En interrogeant une trajectoire sociale qui va vite se transformer
en une impitoyable descente aux enfers, le romancier proclame avec
lucidité la fin des utopies et reflète la tragédie allemande contemporaine
consécutive à l'incursion d'un capitalisme sauvage dans un pays qui
n'était pas prêt à le recevoir. Entre roman noir et critique acide
du Berlin et de l'Allemagne d'aujourd'hui.
Fnac.net :
Votre roman décrypte le quotidien d'un Allemand ordinaire, avec sa
dose de rancœurs et d'angoisses personnelles. Par ailleurs, vous faites
allusion aux camps de travail à l'époque d'Hitler, aux travaux forcés,
à la construction de l'autoroute… Quelle place la mémoire tient-elle
dans vos romans ?
Christoph Hein : J'en vis de la mémoire ! Je ne travaille qu'avec
des souvenirs, qu'avec la mémoire. Si vous m'en privez, vous me dépouillez
de mes outils.
À travers le
discours d'un Russe et d'un Polonais, vous dressez le portrait de
la société allemande réunifiée. Peut-on dire que le regard de l'Est
apporte une certaine lucidité sur cette société ambiante ?
Je l'espère et je le pense aussi. Le grand changement de l'Allemagne
vient de l'Est. Alors que les influences en France proviennent de
l'Ouest, du Maghreb, du Nord, du Portugal ou de l'Espagne, chez nous,
les influences nous viennent des Bulgares, des Roumains et des Russes
qui arrivent souvent en tant qu'ouvriers. Ce sont des émigrés qui,
dit-on, nous privent de nos emplois, créent des troubles, dérangent
la sérénité et le calme. C'est quelque chose de très macabre et d'inquiétant
car on constate avec stupeur que la mondialisation a attisé les nationalismes
en France, en Allemagne et en Europe du centre. Une des conséquences
directes de la mondialisation en Allemagne est la montée du néonazisme.
Dans votre
intervention au Café littéraire, vous avez parlé de la fin de l'État
de droit et de l'humanisme européen. Quel lien avec votre roman ?
Dans l'histoire des Lumières, la séparation des pouvoirs est
en vigueur. L'État doit intervenir pour assurer la protection de ses
citoyens. Pour Willenbrock, le personnage principal, c'est déjà trop
tard. Un critique a cité une dame américaine qui aurait dit un jour
: « Mon Smith & Wesson me protège mieux que la Constitution. »
Cette approche américaine n'a pas encore rejoint l'Europe, mais il
n'est pas exclu que le garde du corps nous protège un jour davantage
que la police de l'État.
Selon vous,
la société garantit-elle encore la sécurité de ses ressortissants,
ou est-ce plutôt la loi de la corruption et de la violence qui prévalent,
comme c'est le cas de votre livre ?
Je me rends compte qu'en Europe, l'État ne peut plus remplir
son rôle d'une manière satisfaisante du point de vue du citoyen. Alors
que l'industrie privée qui vend de la sécurité aux citoyens fleurit
merveilleusement. Depuis l'effondrement de l'Est et la dissolution
de l'Armée rouge, il y a des tonnes d'armes qui circulent un peu partout
en Europe. Il y avait une époque où on pouvait même s'acheter un blindé…
Votre pratique
romanesque peut-elle être dissociée du paysage social ?
On peut très bien la dissocier si l'on veut. À ce moment-là,
mon récit devient une simple histoire d'amour, un roman policier et
un livre qui contient une bonne dose d'humour. A un second niveau,
ce peut être le roman de la mondialisation, de l'après chute du Mur,
en somme, une critique de l'époque contemporaine. J'ai toujours travaillé
sur des strates différentes, comme le faisait ma grande idole Shakespeare.
Il écrivait pour un public très varié. Tout en bas, devant la scène,
il y avait des porteurs de fardeau et des ouvriers du port. Un peu
plus haut, dans les loges, il y avait la famille royale. Ses pièces
avaient été écrites d'une telle façon que ni les uns ni les autres
ne s'ennuyaient. Et je crois qu'il en va ainsi de mes livres. Même
un analphabète s'y retrouverait !
Vous parlez
de Shakespeare comme l'un de ceux qui vous ont inspiré le plus, pourtant
on compare aussi Willenbrock à un Derrick dostoïevskien, contaminé
par le mal et rongé par la culpabilité. Quel a été votre point de
départ pour la fabrication de ce roman ?
Ce sont toutes des choses que j'ai vues. J'ai observé un jour
pendant une dizaine de minutes un vendeur de voitures que je trouvais
intéressant. Des années plus tard, il a trouvé corps dans le personnage
de Willenbrock. Il y a aussi les violences dont j'ai entendu parler
et auxquelles j'ai assisté. A un certain moment, tout cela s'est réuni
dans ma tête pour devenir roman.
Dans votre
« Plaidoyer pour les cerisiers en fleurs »,
prononcé lors de la réception du prix de littérature de Soluthurn,
vous parlez du désengagement de l'État face à la culture qui conduit
à une espèce de vide. La vie intellectuelle dans le Berlin d'aujourd'hui
est-elle mise en péril par la nécessité économique ?
Dire qu'elle est mise en péril serait trop fort. On pratique
des coupes sombres dans tous les budgets culturels. Chaque année,
il y a au moins un théâtre qui ferme. Sans parler des opéras. Dans
ce discours auquel vous faites allusion, j'explique que cette diaspora
culturelle a un prix. Je fais aussi référence à deux cartes géographiques
fabriquées par un ami à la lumière de ses lectures de l'actualité.
La première représente les régions de l'Allemagne où les installations
culturelles ont été détruites ou n'ont jamais existé. La seconde montre
les endroits où se sont produits des actes de violence et des agressions
racistes néonazies. Il y a une concordance étonnante entre ces deux
cartes. L'humanisme et le siècle des Lumières ont apporté beaucoup
à la civilisation européenne. La culture en faisait partie intégrante.
En faisant marche arrière, nous tirons un trait sur les Lumières.
Ce genre d'économie coûte beaucoup plus cher aux trésoriers d'une
ville qu'ils ne le pensent.
A la fin du
récit, Willenbrock se sert du revolver « offert »
par un Russe. Willenbrock n'a pas à répondre de ses actes. La vie
continue pour lui comme si de rien n'était. Quelle est la morale de
cette histoire ?
Je suis beaucoup plus moraliste que les auteurs de romans policiers.
Et surtout plus réaliste ! Le roman policier vous donne la clé du
mystère. Dans la réalité, la police ne réussit à résoudre que 5 %
des cas, alors que 95 % des crimes ne sont jamais élucidés. La
minorité des meurtriers sont en prison, tandis que la majorité d'entre
eux sont vos voisins et les miens. Les romans policiers créent l'illusion
d'une sécurité que je détruis.
Propos recueillis
par Mylène Tremblay le 17 mars 2001.
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