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Vous aimez le roman noir ? Alors vous connaissez François Guérif. Car l'un ne va pas sans l'autre, du moins en France. A la tête de la collection Rivages/Noir qu'il a créée en 1986, l'homme privilégie les inédits des grands auteurs et remue ciel et terre pour dénicher d'illustres inconnus promis à devenir célèbres. La preuve ? James Ellroy…
Éditeur mais aussi journaliste, traducteur, auteur de biographies et de livres spécialisés sur le film noir, François Guérif suit le travail de ses poulains à la trace, avec un professionnalisme remarquable et une passion intarissable. Rencontre avec l'un des plus grands éditeurs français, qui a su donner à la littérature noire toute l'importance qu'elle mérite au sein de la production contemporaine.

 

 

Fnac.net : Pourriez-vous nous dire d'abord ce qu'est le roman noir ?
François Guérif : Le roman noir ou roman criminel est une catégorie du roman policier. C'est un roman béhavioriste, sociologique, qui cherche à entrevoir ce qu'il y a derrière la façade des choses. En général, dans le roman policier, on dit qu'il y a deux catégories, soit le roman de mystère qui met en scène un jeu, un crime et un assassin à trouver, soit le roman noir où ce n'est pas obligatoirement l'identité de l'assassin qui prime. Boileau-Narcejac ont bien distingué ces deux catégories du roman policier. Selon eux, le roman de mystère a pour point de départ un désordre qui entraîne inévitablement une enquête. Au terme de cette enquête, les responsables sont démasqués, le désordre est annulé. Quant au roman noir, c'est le constat d'un désordre qui, à la fin, ne sera pas enrayé. Il annonce très souvent une blessure beaucoup plus profonde. Narcejac y ajoutait une troisième catégorie, le roman à suspense ou roman de la victime : vous rentrez chez vous, vous ne reconnaissez plus votre chat, vous avez l'impression que quelqu'un est venu dans votre appartement…

Y a-t-il une différence entre le courant noir français et le courant noir américain ?
Dans le style seulement. Historiquement parlant, le roman français s'est beaucoup inspiré du roman noir américain, qui a pour père spirituel Dashiell Hammett. Des écrivains français comme Jean-Patrick Manchette - il le disait lui-même - se sont saisis de cette écriture béhavioriste qui est en quelque sorte l'apanage de la série noire. Ils ont voulu parler à leur tour de la société environnante comme l'avaient fait les grands auteurs américains des années 30. Manchette en parlait comme du néo-polar. Cela dit, en France, les conditions historiques avaient changé depuis les années 30. On s'inspirait d'un modèle au contexte suranné. On faisait presque un ersatz du roman noir.

Comment constituez-vous votre réseau d'auteurs ?
De trois façons. Je publie d'abord les inédits des grands auteurs, comme David Goodis et Jim Thompson. C'est un travail personnel que j'entreprends avec des réseaux d'amis, parfois basés aux États-Unis. Il s'agit de retrouver au moins un exemplaire du livre disparu physiquement des librairies, souvent des livres de poche publiés dans les années 50 chez des éditeurs provinciaux. Il y d'autre part des manuscrits qui m'arrivent des agences. Une troisième source provient directement des auteurs eux-mêmes qui me recommandent des gens. Ainsi, c'est James Ellroy qui m'a amené Edward Bunker, Janwillem van de Wetering qui m'a amené Charles Willeford, Donald Westlake pour Elmore Leonard, Robin Cook pour Ted Lewis. Cette façon de procéder est très intéressante car elle crée une espèce de sentiment de famille.

Estimez-vous prendre des risques en publiant des nouveaux auteurs ?
Bien sûr que je prends des risques. Mais c'est comme tout métier qui a à voir avec le domaine « artistique ». C'est très comparable, avec moins d'argent en jeu, à un producteur de cinéma. Par exemple, James Ellroy avait été refusé par tous les éditeurs français. Je ne le savais évidemment pas quand je l'ai eu en lecture. Les gens disaient que ce type-là ne ressemblait à rien, que son écriture était trop violente.

En somme, des risques qui peuvent s'avérer payants !
Ce risque-là aurait pu me coûter cher ! Avant d'aboutir chez Rivages, j'ai quand même mis sur pied trois collections qui n'ont pas marché (NDLR : Red Label, Fayard/Noir, Engrenage international). C'était très risqué avec Ellroy. D'ailleurs, ça n'a pas démarré tout de suite. Aujourd'hui, on a 400 titres, alors du coup, s'il y en a un qui ne se vend pas, il y a un fond qui tourne. Quand vous lancez une collection, les problèmes surviennent vers le numéro 25. C'est le moment où les sommes investies deviennent trop chères, où les remboursements ne se voient pas encore. Il suffit que vous ayez trois ou quatre échecs consécutifs pour mettre la collection en danger. D'ailleurs, il y a encore en ce moment des collections qui s'éteignent.

Qu'est-ce qui a assuré cette fois votre succès à la collection Rivages/Noir ?
Je crois que c'est le temps. Car en bout de ligne, je fais le même travail. J'ai repris quasiment tous les titres que j'avais laissés chez Fayard/Noir. Je me dois de rendre hommage à la maquettiste. Les livres y sont assez bien perçus, assez beaux. Je dois reconnaître aussi que c'est la première fois où je tombe chez des éditeurs qui lisent les livres, qui sont enthousiastes et disent : c'est formidable ! J'ai souvent dit qu'au Fleuve, j'aurais pu publier un livre de pêche dans la collection policière, personne ne s'en serait rendu compte !

Votre catalogue recense majoritairement des œuvres américaines…
C'est faux ! (rires) Oui, peut-être en majeure partie. Mais sur les 400 titres, je publie également des auteurs anglais, écossais, japonais, allemands, mexicains, cubains, français, bientôt autrichiens, toutes les langues sauf le russe car je n'ai jamais trouvé de roman russe noir qui m'ait plu. C'est vrai que la collection Rivages/Noir a eu à ses débuts un caractère que l'on percevait comme américain, peut-être parce qu'elle était un peu une continuation de Fayard/Noir et Engrenage international où il n'y avait que des auteurs étrangers. Mais dès le numéro 17, on y comptait un Français, Hugues Pagan. Le paysage éditorial du polar a beaucoup changé dans les dernières décennies. Au moment où on a lancé Rivages/Noir en 1986, il y avait des collections comme Sueurs froides, Masque et Série noire qui publiaient des polars français. La plupart d'entre elles n'existent plus aujourd'hui, ou se sont reconverties. J'ai récupéré certains auteurs qui d'un seul coup n'avaient plus d'éditeur. Je pense que la dispersion du polar dans l'édition en France est problématique. Certains auteurs français publient chez quinze éditeurs à la fois… Moi, j'avais envie de publier des auteurs français, de publier « mes auteurs français », ce qui n'empêche pas qu'il y ait des fluctuations, chacun fait ce qu'il veut !

Comment avez-vous déniché James Ellroy ?
C'est tout bête. J'ai reçu de son agence le livre Blood on the Moon. Je l'ai lu. J'avais les cheveux qui se dressaient sur la tête. J'avais le sentiment de n'avoir jamais lu ça auparavant, il traitait la violence d'une façon presque futuriste. Ellroy arrivait à trouver cet équilibre rarissime de ne nous faire grâce d'aucun détail tout en maintenant une distance critique. J'ai donc accepté le bouquin et c'est là où on m'a dit qu'il y en avait trois ! Ca faisait un gros investissement en droits d'achat et en droits de traduction, mais il fallait le faire. Le livre est sorti. Rien, silence de mort. Et puis, coup de chance, Jean-Patrick Manchette, l'un des meilleurs écrivains de roman noir de sa génération en France, a lu le livre et l'a trouvé absolument formidable. Il en a fait une critique dans Libération. Ce jour-là, le phénomène Ellroy a démarré. Les gens étaient un peu décontenancés, ils ne savaient pas très bien ce que c'était, du lard ou du cochon. Certains le traitaient de facho. Mais que Manchette, le père du néo-polar, l'encense, ça changeait la donne. J'ai publié derechef ses deux autres romans et depuis 14 ans, ça ne s'est jamais arrêté. C'est un phénomène stupéfiant, chaque année on vend de 15 à 20 000 exemplaires de chacun de ses polars.

Pourquoi le titre diffère-t-il selon qu'il est destiné au territoire français ou américain ? (American Death Trip en français, et The Cold Six Thousand en anglais)
C'est vrai que c'est assez curieux de voir ces deux titres ! En fait, James Ellroy, qui n'est pas toujours simple, nous avait demandé de garder le titre américain The Cold Six Thousand. Je lui ai dit No way, cette fois, ce n'est pas possible, ça ne veut rien dire pour le lecteur français ! Déjà quand on garde les titres américains, on se fait un peu taper dessus… Pour American Tabloid, tout le monde comprend. C'est lui qui a eu l'idée de reprendre le mot « American ». Il a proposé un ou deux trucs, dont American Death Trip. J'ai été d'accord. Le prochain tome de la trilogie va s'appeler American Madness.

Pourquoi le livre sort-il en primeur mondiale en France ?
C'est la deuxième fois que cela se produit depuis White Jazz. Je pense qu'Ellroy nous aime bien, mais je ne crois pas qu'il s'agisse là purement d'une volonté d'être publié en France en premier. En fait, le livre avait accumulé pas mal de retard, ça faisait un moment qu'on l'attendait. On se demandait quand on pourrait le sortir. C'était trop juste à la rentrée précédente, vu l'importance du bouquin à fabriquer. On avait donc choisi le mois de mars. Je crois que Knopf (NDLR : la maison d'édition américaine d'Ellroy) sort en ce moment un autre gros morceau en Amérique, ils n'ont pas voulu que les deux bouquins se chevauchent. C'est un peu une question de conjoncture qui nous donne ces deux mois d'avance sur les États-Unis.

Les romanciers de littérature noire sont en général des bons stylistes. Y perd-on à la traduction ?
Sans doute que l'on perd un peu, c'est inévitable. Le roman policier a beaucoup souffert de la traduction parce que les collections étaient souvent standardisées. Par exemple, la Série Noire avait le droit de couper jusqu'à 20 % du texte. Les traducteurs n'étaient pas très bien payés et devaient faire vite. On a eu des exemples flagrants comme Le Démon dans ma peau de Jim Thompson où, en lisant le bouquin dans sa version originale, on se demandait comment le traducteur avait pu faire pour rendre un bout de texte dans toute sa puissance. La réponse ? Ce n'était tout simplement pas traduit ! Chez Fleuve noir, il y avait un nombre de pages à respecter… C'est pour cela qu'il y a eu toutes ces histoires. En revanche, d'autres traductions sont très bien faites. Il y a des livres que je trouve aussi beaux en français qu'en anglais. C'est le cas de American Death Trip. Le travail de Jean-Paul Gratias sur American Death Trip est absolument magnifique, j'ai l'impression de lire le texte américain. On retrouve ce côté saccadé, hyper rapide, lancinant.

Votre bibliographie témoigne de votre intérêt pour le cinéma noir : Le Film noir américain, Cinéma policier français… Quel lien avec la littérature noire ?
C'est très lié. La plupart des grands films noirs sont des grands romans noirs. Prenez Le Faucon maltais, La Nuit du chasseur, Le Grand Sommeil ou L.A. Confidential. Le film noir s'est nourri du roman noir. De plus, beaucoup de romanciers ont travaillé eux-mêmes pour le cinéma, ce qui a modifié leur écriture. Le langage cinématographique évolue. On retrouve chez Ellroy des inscriptions comme flashback, flashforward, etc. Il y a trois choses qui entourent le film noir : le fait social, le roman et le film. J'irai plus loin en parlant de la littérature de western, qui n'a pourtant rien à voir avec la noire. Quasiment tous les grands westerns sont des adaptations de romans. En France, combien de jeunes romanciers ont fait leur apparition en s'inspirant de Tarantino dans leur façon de construire les histoires…

Propos recueillis par Mylène Tremblay le 12 mars 2001.

Et aussi : lire l'interview de James Ellroy

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François Guérif

Guérif, fais-moi peur !
  
© John Foley / Opale

 
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