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Serviteur, victime, puis critique du régime communiste chinois, Gao Xingjian s'avère avant tout un artisan de la langue. S'il a eu toutes les peines du monde à faire publier son premier roman en France lorsqu'il était encore réfugié politique, cinq ans plus tard, le résultat est là. En l'an 2000, il reçoit le prix Nobel de littérature.
Dans son roman La Montagne de l'âme, il nous entraîne aux sources de la civilisation chinoise et à la croisée des facettes multiples du moi.

Fnac.net : Depuis quand et pourquoi écrivez-vous ?
Gao Xingjian : À l'âge de huit ans, j'ai commencé à écrire mon premier journal intime, à la demande de ma mère. Depuis, je n'ai jamais arrêté. Au début, écrire était un devoir d'enfant. C'est ensuite devenu un jeu. J'ai écrit ma première fiction à dix ans. Petit, j'ai eu accès aux différentes cultures, occidentale et chinoise. Mon père possédait beaucoup de littérature classique chinoise, et ma mère, des romans occidentaux traduits.

Vous êtes auteur, mais aussi traducteur…
En fait, j'ai très peu traduit. Comme j'ai appris le français, ma profession officielle était traducteur, mais au service de la propagande du parti… On traduisait des textes politiques en langue étrangère. Hors de ce travail, j'ai traduit Ionesco, Beckett et Prévert, mais seulement pour m'amuser. Pas pour publier. De toute façon, c'était impossible…

Quelle a été votre contribution à la traduction française de La Montagne de l'âme ?
Ma contribution est faible, mais il y a eu quand même coopération avec le traducteur avec qui je suis ami depuis plus de vingt ans. Il est très fort en chinois, et comprend donc parfaitement le texte. Ce qui nous donne le privilège de pouvoir discuter plutôt du ton, du style et de l'esthétique à adopter dans la traduction. Je donne mes propositions, et on discute. C'est un échange très intéressant. Pour moi, le plus important était l'esthétique de l'écriture en français. Pour lui, en tant que sinologue, il fallait être le plus près possible du texte original. C'est la grande différence entre nous deux. Il n'en reste pas moins que cette traduction est très fidèle.

Comment est née La Montagne de l'âme ?
C'est le fruit d'un long processus d'écriture qui a duré sept ans. J'ai commencé à écrire le roman lorsque j'étais encore en Chine, en 1982. Je l'ai fini en France, en 1988, alors que j'entendais parler toutes les quinze minutes aux infos des événements de la place Tian'an men... Je devais affronter une autre réalité.

Ce roman explore les multiples facettes d'un moi. Comporte-t-il une forte part autobiographique ?
Oui, bien sûr. L'autobiographie a bien marqué le roman, mais il reste un roman. Dans ce cadre, je ne voulais pas décrire un personnage unique, tel qu'on le fait traditionnellement. Ce n'est pas intéressant. Pour moi, l'intérêt est plutôt d'amener à la fois l'auteur et le lecteur à entrer dans ce personnage à partir de l'utilisation de trois pronoms, trois niveaux psychiques de sensibilité, de sensation de la même personne.

Un personnage de votre livre affirme ne pas savoir raconter d'histoires et vouloir la « vérité sans fard ». Vous faites constamment passer le lecteur du fantasme à la réalité, de la légende à l'histoire. Comment définissez-vous la vérité en littérature ?
Je veux substituer le réel à la vérité. La littérature peut se nourrir de faits historiques bien précis qui peuvent renvoyer à la réalité sociale. Mais l'essentiel, c'est la vie psychique et la vie intérieure de la personne, qui est une autre forme de réel et qui inclut l'imagination.

Vous décrivez les bonzes et la religion tantôt sous un jour comique, tantôt avec respect. Le narrateur, au moment où il croit qu'il va mourir, récite des prières. Quel est votre rapport au sacré ?
Je croyais que j'étais athée. Mais de plus en plus, je réalise que cela n'a pas de sens. Toujours ce grand hasard. Ma vie est aussi un hasard. Si je suis, au sens d'exister, c'est grâce à une série de hasards. On peut appeler cela le destin. Je ne suis pas croyant. Mais devant cet inconnu, on doit tous rester humbles.

Le narrateur rejette sans cesse la tentation métaphysique, la réflexion. Il veut revenir à la nature, se retrouver lui-même. Il se demande si l'homme a vraiment besoin de culture. Pourtant votre roman peut être qualifié de métaphysique tout en comprenant un véritable travail de la langue. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
D'une part, il y a l'homme qui vit mal sa condition sociale et politique, ce que le narrateur interroge. D'autre part, il y a la culture « écrite ». Mais écrite par qui ? Qu'est-ce que l'essence de cette écriture-là ? Ce roman a l'ambition de mettre en cause l'histoire et la culture écrite. Le narrateur cherche s'il existe un autre type de culture, une vraie culture qui soit en l'homme, tout à fait vivante. [...] De la même manière, on peut se demander ce qu'est l'Histoire dans la mesure où elle est toujours écrite par le pouvoir, alors qu'il y a des histoires et des cultures. Finalement, cette recherche conduit à la mise en cause du moi du narrateur. Mais la langue est-elle suffisamment expressive pour dire cette conscience qui se cherche ?

Vous décrivez les réserves naturelles, les beautés du paysage… L'environnement vous tient-il tout particulièrement à cœur ?
Je pense que la seule chose vraiment belle, c'est la nature, y compris la nature à l'intérieur de la personne. Parce qu'on ne peut pas falsifier ce qui est vraiment naturel. L'écologie m'intéresse beaucoup. Je me sens proche de la nature et apprécie m'y retrouver seul pour dialoguer avec elle et avec moi-même. Avec les gens, il est souvent plus difficile de communiquer.

Pensez-vous à l'état de la nature et à la culture que nous allons laisser aux générations futures ?
Oui. Mon livre est une recherche de la trace qui subsiste encore de l'ancienne culture, de la moindre trace d'âme qui était vivante au cœur de celle-ci. Or nous n'avons plus cela dans une société où tout est consommé, produit, y compris la culture. Tout est lié au marché. Dans ce cas, ce qui est vraiment humain, ce qui appartient vraiment à la nature humaine, devient très précieux.

La Montagne de l'âme apparaît comme le roman de l'homme. On a l'impression que la femme y est l'Autre par excellence. Les sexes ne peuvent donc pas communiquer ?
C'est le long monologue d'un homme, écrit avec trois pronoms. Lorsqu'on parle de la femme, on écrit toujours elle. Mais ce elle désigne la variation des multiples femmes que cet homme-là a rencontrées. C'est une vision personnelle parce que ce n'est pas vraiment la femme elle-même, mais plutôt la femme sentie par cet homme. L'univers féminin qu'il essaie de saisir est capricieux et mystérieux mais également délicieux et délicat... C'est quelque chose d'impossible à saisir pour l'homme. D'où cette poésie qui émane de l'image de la femme dans ce livre.

Votre utilisation des pronoms je, tu, il/elle exclut le collectif nous, que vous qualifiez d'« hypocrite ». Est-ce un parti pris lié à votre expérience du régime communiste ?
Oui. En Chine, la volonté collective était toujours forte. Parce que sous un pouvoir totalitaire, la valeur de l'individu est balayée et disparaît. C'est pourquoi j'insiste sur l'importance et la valeur de l'individu. Je ne parle pas en utilisant le nous, parce que c'est quelque chose de vain, de vague. Je est très réel, c'est ce qu'on a senti, ce qu'on a compris. Tu ou vous sont aussi très concrets et solides : ce sont les adversaires de celui qui parle. On peut aussi dire il(s), pour désigner les autres. Mais nous, c'est flou, on ne peut pas sentir en tant que nous. Si on parle comme ça, ce n'est déjà plus vrai, ça devient politique. Comment peut-on représenter la foule ? Impossible.

Vous affirmez dans un passage de La Montagne de l'âme qu'il s'agit d'un roman plutôt oriental qu'occidental.
Au moment de l'écriture, j'avais déjà prévu les attaques des critiques... Dans ce passage, je réponds aux autorités chinoises qui suivent la ligne officielle. Je les ridiculise, je me moque d'avance de toutes leurs formes de critique.

Vous avez été réfugié politique en France, et vous écrivez : « Je suis réfugié depuis ma naissance. » Qu'entendez-vous par là ?
Ce sens de la fuite me restera toujours. Ma situation a changé, même si la politique en Chine continue de me poursuivre. Je pense que pour un écrivain, pour un artiste, la meilleure place est à la lisière de la société. Si on ne peut pas s'abstraire du monde social, la meilleure place est celle où l'on se sent suffisamment solitaire pour bien travailler, pour bien observer le monde.

Le prix Nobel a-t-il changé votre image en Chine ?
J'ai toujours été attaqué, mais maintenant je le suis encore plus violemment, publiquement, par la presse.

Peut-on lire aujourd'hui votre livre en Chine ?
On ne le trouvait pas, mais quelques exemplaires sont cependant entrés en cachette par Hong Kong. Je sais aussi qu'on peut accéder à mes livres par Internet.

Votre livre a-t-il été bien reçu par les lecteurs chinois qui y ont eu accès ?
Je ne sais pas. J'ai reçu des fax et des courriers de Chine. Certains ont eu le courage d'exprimer leur enthousiasme et leurs félicitations. C'est très touchant.

Pourquoi écrire en français ?
J'y ai été encouragé par des amis, comme Jean-Pierre Wurtz, qui m'a passé commande d'un texte via le ministère de la Culture. J'ai donc été obligé d'écrire. Une fois lancé, je me suis bien amusé dans cette aventure en langue française. Ça engendre une toute autre mentalité, très différente de la sensibilité chinoise. C'est un défi : il faut toujours faire quelque chose qu'on ne connaît pas. Et j'en suis aujourd'hui à ma quatrième pièce écrite en français !

Propos recueillis par Eugénie Pascal le 21 mars 2001..

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Gao Xingjian

L'écriture comme espace ultime de liberté…
  
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