«  Je suis convoquée. Jeudi à dix heures précises. » La Convocation est là, tout entière, racontée par le « je » d'une narratrice qui ne peut faire autrement. Un impératif, comme celui d'écrire. Herta Müller connaît (malheureusement) parfaitement bien l'horreur de la dictature dont elle parle dans son dernier livre car elle l'a vécue sous Ceausescu… La peur de la répression. Cette angoisse qui vous saisit lorsque la Securitate, la police politique, vous prend pour cible. On ne peut se dérober à cette assignation, on doit s'y rendre, prendre le tramway, voir dérouler son passé comme un paysage souillé, avec à l'horizon l'humiliation d'un interrogatoire.
Née en Roumanie dans la communauté allemande du Banat en 1953, l'auteur aux yeux azur et à la langue généreuse parle le souabe, un dialecte issu de l'allemand dont elle tire la force de sa prose.
Une écriture fragmentée, poétisée, qui brise la linéarité du récit, comme pour tordre le cou à la dictature roumaine en particulier et à toutes les dictatures du monde en général. Un livre universel, où lieux et temps sont abolis.

Fnac.net : Vous êtes à part dans le paysage littéraire allemand de par vos origines, roumaines, et de par votre langue. Vous en parlez comme de votre « allemand de minorité ». Quelles possibilités stylistiques cet écart vis à vis de la norme vous procure-t-il ?
Herta Müller : Le dialecte du Banat que j'utilise est très différent de l'allemand littéraire. Mais la langue roumaine se manifeste aussi à travers mes écrits. C'est une langue très sensuelle qui m'a longtemps habitée. Elle recèle des images qui me touchent parfois plus que certaines expressions issues de l'allemand. Pendant longtemps, j'ai littéralement refusé le dialecte du Banat, et c'est seulement plus tard que j'ai compris qu'il contenait des possibilités très poétiques, à condition qu'on ne verse pas dans le langage idéologique. Les minorités sont souvent ethnocentriques, il y a toujours des risques de dérapage.

Votre écriture est difficile à décrypter, elle brouille les pistes et rappelle le flux de la conscience. Travaillez-vous vos écrits de manière instinctive ?
Pas du tout ! Je fais un premier jet, instantané, très intuitif. Ensuite, j'en tire jusqu'à 20 versions successives. Je dois trouver pour chaque livre son propre langage, une tâche très laborieuse par moment. Lorsque je reprends le livre une fois terminé, je me rends compte à quel point j'étais dans une phase de recherche durant les premières pages. Régulièrement, je dois adapter le style du début à celui de la fin. Par exemple, j'ai commencé à écrire ce livre à la troisième personne. Puis, je me suis rendu compte que ça ne fonctionnait pas, qu'il fallait parler au « je » qui raconte. J'ai donc tout repris depuis le début et abandonné ma peur de trop m'impliquer en disant « je ».

Est-ce un « je » autobiographique ?
Non. De toute façon, la réalité n'est pas faite pour être écrite. Ce qui vous arrive se fiche que vous puissiez l'écrire ou non. Mon récit n'est pas un documentaire, c'est de la pure fiction. Mais j'ai tout inventé selon mon propre vécu. C'est lui qui m'a donné le courage d'écrire. D'où cette tension, ce tourbillon dont je ne pouvais me défaire en écrivant mon livre. Le croisement entre la fiction et le vécu engendre la matière. Il faut inventer la vérité. Georges-Arthur Goldschmidt en parle comme d'une approche autofictionnelle, un concept auquel je souscris.

Votre roman évoque un puzzle où s'entremêlent les temps de l'enfance et de la vie adulte avec son lot d'amours et de trahisons. Avez-vous écrit pour libérer votre mémoire ?
Je ne crois pas en la fonction thérapeutique de l'écriture, ni que l'on puisse se libérer de quoi que ce soit en écrivant. D'ailleurs, je ne sais pas dans quel état j'aurais été si je n'avais pas écrit. Ecrire pour moi est une sorte d'occupation intérieure en rapport avec la blessure énorme qu'on m'a infligée. C'est une pratique à laquelle je me livre pour moi-même, pour essayer de tirer les choses au clair, de comprendre ce qui m'est arrivé. C'est un acte compulsif.

Peut-on parler d'une esthétique de la résistance en parlant de votre écriture ?
C'est peut-être l'intention qui se cache derrière mes écrits, toutefois je suis incapable de séparer la langue du contenu. La langue n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'expression. L'expression « esthétique de la résistance » est trop droite, trop univoque à mon sens. De toute façon, la langue ne peut jamais être apolitique. Elle vit en accord avec son contexte. Elle peut être bonne ou mauvaise, gentille ou méchante, selon l'intention qu'on lui prête. Dans la littérature, une phraséologie idéologique est sans valeur. Il est impossible d'écrire de la bonne littérature dans un langage idéologique. Le mot « parti » n'a aucune raison d'être en littérature. Il faut aller au-delà du mot. Je parlerais du langage comme d'un lieu libre, non aligné, où l'on ne sait pas du tout ce qui va advenir.

Vous n'évoquez ni les lieux, ni les dates. Vous parlez des Carpates, de quelques villes de la Roumanie, mais toujours de façon imprécise. A quoi attribuez-vous ces « oublis » volontaires ?
Vous aurez aussi sûrement constaté que je décris très peu l'aspect physique des personnages dans mes livres. On tombe rapidement dans les clichés de dire « celle-ci a les yeux noirs comme l'enfer ». Je vais préférer par exemple « elle a un nez comme une fleur à tabac ». Ainsi, j'évite les clichés. Je veux donner une consistance à mes personnages tout en conservant leur part de mystère. Il faut que le lecteur puisse faire travailler son imagination. En ce qui concerne les lieux, je ne veux pas décrire un lieu ou un cas particulier de la Roumanie. Je veux écrire sur la dictature de façon universelle. Dans ce contexte, les lieux me gênent et je les abolis. Ceci étant, je donne tout de même beaucoup de détails sur les lieux. Celui qui connaît la ville de Timisoara peut la reconnaître à travers mes écrits sans que j'aie à la nommer. La géographie ne joue pas de rôle par rapport au problème de la dictature. Ce que je dis vaut également pour toutes les villes.

A travers vos écrits, vous présentez la prostitution comme un moyen de fuite. Le salut ultime implique-t-il nécessairement une absence de moralité ?
Je ne séparerais pas les choses de cette façon car on ne peut rien obtenir en abolissant les catégories de la morale. D'ailleurs, j'ai toujours cherché à les sauvegarder. Dans mes livres, l'érotisme, ou plutôt le sexe, se présente comme un moyen de répression, comme un moyen de pouvoir. Ce sexe-là ne connaît ni pitié, ni sentiment. Il est froid. Dans les relations sexuelles, chacun ne cherche qu'à profiter de l'autre, à l'humilier, à l'exploiter. De plus, les positions de pouvoir sont presque toujours occupées par des hommes.

A la toute fin, l'héroïne décide de ne pas se rendre à la convocation. L'insoumission est-elle le chemin qui mène à la liberté ?
Non, car elle sera certainement arrêtée, on viendra la chercher. Le minimum à faire pour s'éviter des représailles est de se présenter sagement à l'heure à chaque convocation. Un seul refus vaut une condamnation. C'est peut-être un pas vers la liberté intérieure, mais le prix à payer est abominable.

Propos recueillis par Mylène Tremblay le 21 mars 2001.

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Herta Müller

La dissidente…
  
© Claudia Jeczawitz

 
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