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« Just
call me Dog » ! Dog ? Va pour Poète de la Cité des
Anges Perdus (à comprendre « Lost Angeles »)… L’interview
est à peine amorcée que déjà notre colosse donne le ton. A l’aise
et professionnel, James Ellroy affiche un look décontracté : lunettes
rondes, chapeau en toile, vêtements amples, bras trop long d’adolescent
et bouille de gamin irrésolu, un brin ténébreux. Avec, en prime, cette
taille de géant américain et des yeux noirs (ou n’était-ce qu’une
illusion), noirs comme ses romans. Ellroy est au meilleur de sa forme
pour cette tournée promotionnelle autour de son dernier roman, American
Death Trip,
qui le mènera partout à travers l’Europe. Première halte, Paris, pour
une première sortie mondiale. Salon du livre exige.
Un ton décontracté, donc, pour aborder un sujet pourtant des plus
crispés : le crime organisé sous le règne des Kennedy. Second
volet de la trilogie « Underworld USA » et suite d’American
Tabloïd, l’ambitieux et titanesque American Death Trip
pousse encore plus loin la descente dans les arcanes politiques d’une
Amérique que l’on avait crue trop pure. Et pour l’explorer, l’auteur
du Dahlia noir use encore et toujours de cette prose qui lui
est propre : virulente, sténographique, fiévreuse, entrelacée de jargons
policiers et de sarcasmes mafieux. En somme, 850 pages où se côtoient
des personnages réels et des créatures fictives, évoluant dans un
monde tordu et ambigu. Quand les vérités noires de la blanche Maison
remontent à la surface, attention au ressac…
Fnac.net :
Avez-vous choisi le roman noir ou est-ce plutôt lui qui vous a choisi ?
James Ellroy : Depuis ce jour du 22 juin 1958 où ma mère a été
retrouvée morte assassinée alors que j’avais à peine dix ans, je suis
obsédé par l’Histoire américaine, particulièrement celle de L.A.,
et de ses crimes. C’est dans ce sens que le noir m’a choisi.
Vous avez dit
être sorti du roman noir pour vous plonger dans la grande histoire
nationale de la trilogie « Underworld USA », dont American
Tabloïd et American Death Trip sont les premières parties.
La noirceur y est pourtant toujours à l’honneur…
Le roman noir classique raconte les histoires de passions ténébreuses,
d’obsession et de corruption dans l’institution et dans le corps policier.
Il faisait l’objet de mes livres précédents. Ma nouvelle série se
consacre à l’Histoire. C’est complètement différent.
Ma Part
d’ombre a marqué une pause autobiographique entre American
Tabloïd et American Death Trip. Fiction, non-fiction, pourquoi
ce va-et-vient ?
J’ai eu l’opportunité de rouvrir le dossier sur le crime non
élucidé de ma mère à un moment bien particulier. Je venais alors de
rencontrer le détective de L.A. à la retraite, Bill Stoner, qui est
devenu par la suite mon meilleur ami. Nous avons repris les recherches
là où elles avaient été laissées trente ans plus tôt. Malheureusement,
l’investigation n’a mené nulle part. Ma part d’ombre raconte cette
enquête avortée sous forme de biographie : la mienne, celle de ma
mère et de Bill Stoner. Cette histoire de passion noire se passe dans
les années 50, comme celles du film noir et du roman noir en général.
Mais ce n’était qu’une excursion momentanée. Maintenant, je suis d’attaque
pour écrire sur la grande saga américaine.
Etes-vous
d’accord pour dire que la vérité et l’illusion sont les principaux
thèmes de L.A. Confidential ?
C’est certainement le thème principal du film, mais pas du livre…
Le livre se concentre sur la grande Histoire sociale de L.A. dans
les années 50. Le film ne reprend que 15 à 20 % du livre.
Quel est le
thème principal de American Death Trip ? L’Amérique
n’a jamais été innocente. Ce sont d’ailleurs les premiers mots de
la trilogie et sa ligne directrice. Il y a une croyance stupide qui
a été imposée autour de la mort de John F. Kennedy, qui dit que l’Amérique
était pure avant cet assassinat.
Vos deux dernières
sagas font de l’histoire américaine le personnage central. Comment
vous êtes-vous documenté ?
Je n’ai trouvé aucune documentation. Je n’ai fait que lire des
livres et payer des gens pour me faire le résumé de leurs lectures.
Il n’y a aucune information secrète là-dedans. Lorsqu’on me demande
quelle est la part de vérité et de fiction dans ce que je raconte,
je refuse de répondre. Je ne divulgue pas ce qui est vrai et ce qui
ne l’est pas. Mes recherches me servent à établir une similitude entre
la réalité et la fiction, je m’assure que la chronologie entre les
faits est exacte. En allant de l’avant dans la rédaction de mes deux
derniers livres, je savais que les faits fictifs que j’avançais s’accordaient
avec la réalité. Il me fallait étoffer les détails et m’assurer que
la ligne temporelle était juste, que je ne disais rien de stupide !
Mais au bout du compte, tout cela relève de la pure fiction. La question
est de savoir jusqu’où l’on peut mentir.
Croyez-vous
être un bon menteur ?
Je crois que je sais raconter des histoires.
American
Death Trip débute le jour de l’assassinat de John F. Kennedy
en 1963 et se termine avec celui de son frère Robert en 1968. Pourquoi
cette fascination pour les années Kennedy ?
Je voulais recréer une histoire populaire des Etats-Unis, des
années 60 aux années 70, car c’est une période charnière dans l’histoire
américaine. Deux frères ont été assassinés, ainsi que Martin Luther
King, pour des raisons différentes. C’est ce que je voulais tenter
d’expliquer.
Vous créez
toute une gamme de personnages fictifs qui rappellent des personnalités
célèbres de la vie réelle. Votre pratique romanesque trahit-elle la
vérité historique ?
Non, je recrée l’Histoire selon mon propre point de vue. Aucun
de mes personnages fictifs n'est fondé sur des personnes réelles.
Certains ont déjà existé. D’autres pas. Je ne trahis pas l’Histoire,
je la réécris.
Pourquoi prenez-vous
autant de plaisir à redonner vie à des mauvais garçons comme Pete
Bondurant, Howard Hugues, J. Edgar Hoover, Littel, Jack Ruby, etc. ?
J’ai grandi parmi les livres et les films de crimes qui exploitent
largement l’image des mauvais garçons, souvent des détectives privés.
Et je crois que j’ai essayé de resituer historiquement, dans American
Tabloïd et American Death Trip, les provocateurs qui évoluent
dans ce système répressif ou impérialiste… Je ne connais d’ailleurs
aucun autre écrivain qui l’ait fait avant moi, qui ait donné
une idée de ce que vivent ces hommes passionnés avec leur lot de mensonges,
d’amour, de haine, de trahison et de délation. Ce sont mes personnages.
Vous aimez
les caractères qui ne se rebellent pas simplement contre le système,
mais qui l’exploitent également. Etes-vous l’un de ceux-là ?
Je suis une autorité en Amérique qui dicte les tendances. Et
les hommes que je dépeins sont totalement hors du système, ils sont
plus que des rebelles, ils constituent une autorité en soi. J’aime
ces personnages. Mais non, je ne suis pas l’un d’eux. Je suis un Américain
conventionnel de cinquante-trois ans, marié, établi, avec un emploi
du temps bien garni.
L’écriture
s’est imposée à vous comme un exutoire, pour échapper à vos démons
personnels. Aujourd’hui, qu’en est-il de votre écriture ? Sert-elle
les mêmes motifs ? Vous procure-t-elle toujours ce frisson inouï
ressenti à la rédaction de votre premier roman, Brown’s Requiem ?
L’écriture m’a servi plutôt à exploiter mes démons personnels.
Aujourd’hui, j’écris au sujet de la connaissance et non pas pour expier
mes démons. Je me concentre à écrire des livres et à raconter des
histoires aux limites de mes capacités. J’aime faire ce métier et
c’est pourquoi je suis ici. Ce n’est pas une thérapie, c’est de l’art.
Je me sens mieux aujourd’hui qu’au moment où j’ai écris mes premiers
romans. Je me sens plus accompli, plus reconnaissant envers ce don
que j’ai reçu, et plus déterminé que jamais à être un grand romancier.
Plusieurs de
vos romans ont été portés au cinéma, comme L.A. Confidential
(Curtis Hanson) et White Jazz (Robert Richardson). On dit aussi
que David Fincher serait sur le point d’adapter Le Dahlia noir
et on songe à faire d’American Tabloïd une mini-série.
Que pensez-vous de ces adaptations cinématographiques ?
Je ne peux parler que de L.A. Confidential, qui est un
film très réussi. C’est le seul de mes bouquins qui ait été porté
au cinéma pour le moment. J’ai eu d’autres propositions qui n’ont
pas abouti. Cela m’importe peu. J’ai eu de la chance avec L.A.
Confidential, ce n’est pas dit qu’il en sera toujours ainsi.
Dans une interview
accordée à la revue Beatrice, vous avez dit que chaque interview
est une chance pour vous de défaire le mythe que vous avez créé autour
de votre œuvre et de le raffiner. Que souhaiteriez-vous défaire en
ce jour d’interview ?
Les gens ont cette folle idée que j’ai déjà fait de la prison...
C’est faux. La prison est un endroit sordide, un repère de durs à
cuire. J’ai été tout au plus une sorte de méchant Mickey Mouse. J’écris
au sujet d’horribles criminels faux culs dont je n’ai jamais fait
partie.
Que pensez-vous
de François Guérif, l’éditeur de Rivages/Noir qui vous a lancé en
France ?
Je crois qu’il devrait prendre la place de Jacques Chirac. Il
est le roi de la France, le roi du noir ! C’est mon personnage
préféré ici !
C’est la deuxième
fois que l’un de vos livres sort en première mondiale en France. Etait-ce
un choix délibéré ?
Il n’y a aucune signification à tirer du fait qu’American
Death Trip soit sorti d’abord en France. Jean-Paul Gratias a traduit
le livre le premier et nous avons fait en sorte que je lance le livre
d’abord en France, puis en Italie, Hollande, Espagne et en Angleterre,
avant de retourner aux Etats-Unis. Il est vrai que je vends plus de
livres en France qu’en Amérique. Ici, il y a une tradition du roman
noir. Très tôt, les écrivains français se sont inspirés du noir américain
et l’ont repris. C’est un peu ce qui se passe avec moi en ce moment.
Propos
recueillis par Mylène Tremblay le 20 mars 2001.
Et aussi :
lire l'interview de François
Guérif
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