|
Premières pages
de Maison
d'été, plus tard, Judith Hermann, Editions Albin Michel. Ma première et
unique visite chez un thérapeute m'a coûté mon bracelet de corail
rouge et mon amant. Mon arrière-grand-mère
était belle. Elle était venue en Russie avec mon arrière-grand-père,
parce qu'il y construisait des fours pour le peuple russe. Mon arrière-grand-père
avait pris un grand appartement pour mon arrière-grand-mère à Saint-Pétersbourg,
sur l'île de Vassilievski Ostrov. L'île de Vassilievski Ostrov est
baignée par la petite et par la grande Néva, et si mon arrière-grand-mère
s'était mise sur la pointe des pieds pour regarder par la fenêtre
de son appartement de la perspective Maly, elle aurait pu voir le
fleuve et la grande baie de Kronstadt. Mais mon arrière-grand-mère
ne voulait pas voir le fleuve, ni la baie de Kronstadt, ni les hautes
et belles maisons de la perspective Maly. Mon arrière-grand-mère ne
voulait pas regarder par la fenêtre une terre étrangère. Elle tirait
les lourds rideaux de velours rouge et fermait les portes, les tapis
absorbaient le moindre bruit, et mon arrière-grand-mère passait son
temps assise sur les sofas, les fauteuils, les lits à baldaquin, elle
se balançait d'avant en arrière et elle avait le mal du pays, la nostalgie
de l'Allemagne. Le grand appartement de la perspective Maly était
plongé dans une lumière crépusculaire, une lumière comme celle qui
règne au fond de la mer, et il se peut que mon arrière-grand-mère
ait pensé que ce monde étranger, que Saint-Pétersbourg, que la Russie
n'étaient rien d'autre qu'un rêve, un rêve profond et crépusculaire
dont elle s'éveillerait bientôt . |
![]() |
|
![]() |
| Inscrivez vous a la Lettre d'information |