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Premières pages
de
Malaise dans le travail, Marie-France Hirigoyen, Syros.
Reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Syros.
INTRODUCTION
Puisque
la violence réapparaît à chaque époque sous de nouvelles formes, il
faut en permanence reprendre la lutte contre elle.
Stephen Zweig, Conscience contre violence.
Ignoré en France
jusqu'à la parution de mon livre précédent, le harcèlement moral au
travail est devenu depuis deux ans une préoccupation sociale forte.
Des personnes harcelées qui, jusque-là, souffraient en silence ont
repris espoir ; elles
osent maintenant s'exprimer et dénoncer les pratiques abusives dont
elles sont l'objet. Des revendications nouvelles ont été à l'origine
de plusieurs mouvements sociaux importants, car les salariés désormais
n'acceptent plus les brimades et les comportements portant atteinte
à leur dignité. Ils exigent qu'on les respecte.
Des professionnels (médecins du travail, juristes, syndicalistes,
psychiatres, psychologues et psychosociologues) se sont mobilisés,
et des associations se sont créées afin d'aider les victimes. Les
parlementaires ont également pris ce problème au sérieux puisque la
notion de harcèlement moral vient d'entrer dans le Code du travail.
L'intérêt actuel pour ce sujet ne s'est d'ailleurs pas limité à la
France, puisque, avec parfois d'autres appellations, les gouvernements
d'autres pays européens ont été sollicités pour prendre des mesures.
Il y a fort à parier que, d'ici peu, des réglementations européennes
viendront sanctionner le harcèlement moral au travail.
Cette prise de conscience est très positive. C'est pourquoi il me
paraît important de rester très rigoureux sur le terme « harcèlement
moral » pour éviter les amalgames. L'expression, en passant
dans le langage courant, a fini par recouvrir d'autres souffrances
qui ne relèvent peut-être pas, au sens clinique du terme, du harcèlement
moral, mais qui expriment un malaise plus général des entreprises,
qu'il est important d'analyser. Il faut replacer cette problématique
au sein des autres formes de souffrance au travail et, en particulier,
des atteintes à la dignité des travailleurs. Il faut également replacer
la violence au travail dans un contexte plus général de violence dans
notre société, que ce soit dans les banlieues, les écoles ou les familles,
car toutes ces violences agissent entre elles.
En ce qui concerne le monde du travail, se pose de manière aiguë la
question des témoins : pourquoi n'ont-ils pas vu, pourquoi n'ont-ils
pas réagi ? Ce n'est qu'en analysant les contextes que nous pouvons
comprendre une problématique où l'on passe en permanence de l'individuel
au collectif. Stigmatiser les victimes et les psychiatriser est une
façon d'évacuer un problème social complexe.
Dans cet ouvrage, mon propos est d'affiner mon analyse à la lumière
de tout ce que j'ai pu apprendre depuis le livre précédent. J'ai eu
l'opportunité de rencontrer un certain nombre de spécialistes et de
professionnels, mais, surtout, j'ai reçu de nombreux témoignages de
patients et de lecteurs. À tous ceux qui m'ont écrit et à qui il ne
m'a pas été possible de répondre personnellement, j'ai adressé un
questionnaire afin de mieux connaître leur situation. J'apporte dans
ce livre les résultats de cette enquête.
Ce recueil d'informations nouvelles et le travail d'approfondissement
qui s'est ensuivi m'ont permis d'explorer les « franges »
du harcèlement moral et de dépasser ainsi la dialectique trop réductrice
du bourreau et de la victime, en tenant compte du contexte. J'ai essayé
également de démêler le vrai du faux, de distinguer ce qui est du
harcèlement moral de ce qui n'en est pas, et de repérer les plaintes
abusives. Ce n'est, en effet, qu'à partir d'une analyse plus fine
que nous pourrons réagir à temps et aider les victimes, mais surtout
anticiper et prévenir de nouveaux cas.
Si, dans un premier temps, il me paraissait important de nommer haut
et fort ces situations et de faire reconnaître la souffrance des individus,
maintenant que plus personne ne doute de la réalité du problème, il
faut passer concrètement à l'action. Agir, c'est certes aider les
victimes à se soigner et réparer le préjudice qui leur a été fait,
mais c'est aussi prendre des mesures pour faire cesser ces comportements,
et surtout modifier les contextes qui ont pu les favoriser. Ne traiter
que l'aspect judiciaire signifierait qu'on laisse évoluer ces situations
trop longtemps. Il faut, sans attendre un nombre trop important de
victimes, obliger les entreprises et les pouvoirs publics à mettre
en place des politiques de prévention.
Dans ce livre, je me propose donc, dans un premier temps, de redéfinir
le harcèlement moral, de dire ce que c'est, ce que ce n'est pas, et
de bien marquer les différences avec les autres formes de souffrance
au travail. Je commenterai ensuite les résultats de mon enquête. Nous
verrons, avec des résultats chiffrés, que ces comportements destructeurs
ont des conséquences particulièrement graves sur la santé des salariés,
qu'ils entraînent des arrêts de travail très longs et parfois une
désinsertion professionnelle et qu'ils ont enfin un retentissement
non négligeable sur la productivité des entreprises. J'analyserai
plus en détail, dans un troisième temps, les origines du harcèlement
moral, les contextes favorisant sa mise en place, et la spécificité
de ce mode relationnel.
Enfin, dans un dernier chapitre, j'envisagerai des actions possibles.
Même si une loi est nécessaire pour rappeler les interdits et responsabiliser
chacun dans sa façon de se comporter avec autrui, elle ne pourra pas
tout régler. Il faut donc agir en amont et obliger les entreprises
et les pouvoirs publics à mettre en place des politiques de prévention
efficaces. Tout en incitant chacun, dirigeant ou salarié, à une plus
grande responsabilité de ses actes, je propose un plan de prévention
applicable à toutes les entreprises ou administrations.
Merci à tous les
lecteurs qui m'ont apporté leur témoignage afin que je poursuive mes
recherches. Pour préserver l'anonymat de mes patients et de mes lecteurs,
à chaque fois que j'ai pu, j'ai pris deux cas similaires dont j'ai
entremêlé l'histoire, puis j'ai changé les prénoms et le contexte.
En revanche, j'ai rapporté intégralement les cas qui me semblaient
comporter un caractère plus général. J'ai également cité quelques
lettres de lecteurs.
DÉFINITIONS
Comme je le soulignais
dans l'introduction, gare à l'amalgame. On tend à parler de harcèlement
lorsqu'on est bousculé par le temps, assimilant ainsi le terme au
stress. On parle également de harcèlement à chaque fois que l'on se
sent humilié par sa hiérarchie, même si l'agression est ponctuelle.
Or, selon le dictionnaire Robert, harceler c'est « soumettre
sans répit à des petites attaques répétées ». C'est très
clairement un acte qui ne prend son sens que dans la durée.
Si le concept de harcèlement moral a été si parlant pour autant
de personnes dans mon précédent ouvrage, c'est probablement lié au
choix du terme moral. Ce même concept qualifié de psychologique
eût signifié qu'il s'agissait uniquement d'une étude pour spécialistes
sur des mécanismes psychologiques. Le choix du terme moral
implique une prise de position. Il s'agit effectivement de bien et
de mal, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, de ce qu'on
estime acceptable dans notre société et de ce qu'on refuse. Il n'est
pas possible d'étudier ce phénomène sans prendre en compte la perspective
éthique ou morale, car, ce qui domine du côté des victimes de harcèlement
moral, c'est le sentiment d'avoir été maltraitées, méprisées, humiliées,
rejetés. Du côté des agresseurs, face à la gravité de cette violence,
on ne peut que se poser la question de leur intentionnalité. Y avait-il
effectivement intention de nuire ?
S'il me paraît important de préciser la définition, c'est que, au-delà
de la compréhension immédiate du terme, il faut, pour agir, préciser
le champ d'action, soit en vue d'une pénalisation des faits, soit
dans la mise en place d'une prévention efficace. Jusqu'à présent,
les personnes qui se sont penchées sur ce sujet ont eu du mal à se
mettre d'accord sur une définition suffisamment pertinente, car ce
phénomène peut être abordé de différentes manières, suivant le point
de vue où on se place, et concerne différents spécialistes (médecins,
sociologues, juristes...) qui utilisent des langages et des modes
de penser différents.
En tant que psychiatre, je me suis depuis longtemps intéressée aux
conséquences de ce type d'agissements sur la santé et la personnalité
des victimes. L'écho reçu par mon premier livre m'a permis de recueillir
d'autres témoignages et j'ai pu approfondir mes connaissances sur
ce sujet. Peu d'autres agressions entraînent des troubles psychosomatiques
aussi graves à court terme et des conséquences à long terme aussi
déstructurantes. Pour le moment, les médecins généralistes et les
psychiatres savent mal reconnaître la spécificité de ce type de violences
et des symptômes qui en découlent. Les médecins du travail, qui observent
depuis longtemps ce type de situations, ne savent pas toujours comment
protéger les victimes.
Les juristes, quant à eux, essaient de trouver une définition débarrassée
autant que possible de toute subjectivité afin que ces agissements
violents puissent être qualifiés pénalement. C'est ainsi que le groupe
communiste, dans la proposition de loi qu'il a déposée le 14 décembre
1999 à l'Assemblée nationale, a choisi de se fonder sur l'intentionnalité
de l'action en parlant de « toute dégradation délibérée
des conditions de travail ». Pour le député Georges Hage,
défenseur de cette proposition de loi, c'est la finalité du harcèlement
qui porte atteinte à la morale. Dans le harcèlement moral, il s'agit,
selon lui, d'atteindre l'autre, de le déstabiliser, de se jouer de
sa psychologie, dans une intention proprement perverse. Pourtant nous
verrons dans le chapitre consacré aux agresseurs qu'un harcèlement
extrêmement destructeur peut se mettre en place sans qu'il y ait au
départ d'intentionnalité malveillante. S'agit-il dans ce cas de harcèlement ?
La commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale a pour
le moment choisi une définition large pour introduire le harcèlement
moral dans le Code du travail : « Aucun salarié
ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral d'un employeur,
de son représentant ou de toute personne abusant de l'autorité que
lui confèrent ses fonctions [et qui ont] pour objet ou pour effet
de porter atteinte à sa dignité et de créer des conditions de travail
humiliantes ou dégradantes. »
Quant à moi, je préfère une définition tenant compte des conséquences
de ce comportement sur les personnes. C'est ainsi que j'ai proposé
la formulation suivante aux groupes de travail auxquels j'ai participé.
Je justifierai ce choix tout au long de ces pages : le harcèlement
moral au travail se définit comme toute conduite abusive (geste, parole,
comportement, attitude...) qui porte atteinte, par sa répétition ou
sa systématisation, à la dignité ou à l'intégrité psychique ou physique
d'une personne, mettant en péril l'emploi de celle-ci ou dégradant
le climat de travail.
Quelle que soit la définition retenue, le harcèlement moral est une
violence à petites touches, qui ne se repère pas, mais qui est pourtant
très destructrice. Chaque attaque prise séparément n'est pas vraiment
grave, c'est l'effet cumulatif des microtraumatismes fréquents et
répétés qui constitue l'agression. Ce phénomène, au départ, est proche
du sentiment d'insécurité dans les quartiers, décrit sous le terme
d'incivilités. Par la suite, toutes les personnes visées sont profondément
déstabilisées.
Je ne reviendrai pas ici sur le processus de harcèlement moral que
j'ai abondamment décrit dans le précédent livre. Toutefois, je consacrerai
un chapitre à distinguer de manière précise les différentes sortes
d'agissements hostiles pour mettre en évidence une gradation dans
l'évolution du processus.
Le mode spécifique d'agression est variable suivant les milieux socioculturels
et les secteurs professionnels. Dans les secteurs de production, la
violence est plus directe, verbale ou physique. Plus on monte dans
la hiérarchie et dans l'échelle socioculturelle, plus les agressions
sont sophistiquées, perverses et difficiles à repérer. On le verra
à partir de mon enquête.
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