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Traductrice,
directrice de collection aux éditions Métaillié et responsable d'édition
de la revue Litteral, Nicole Bary est une grande spécialiste
de la littérature allemande. À l'occasion du Salon du livre 2001,
elle nous éclaire sur les grandes tendances des courants littéraires
germaniques et nous rappelle qu'il faut toujours se méfier des mots
et des clichés : s'il n'y a pas à proprement parler de « nouvelle
vague allemande », il ne faut pas non plus croire que les
jeunes auteurs ont liquidé la mémoire et l'histoire de leur pays parce
qu'ils sont entrés dans un nouveau millénaire !
Fnac.net :
Si les traductions circulent entre la France et l'Allemagne, qu'en
est-il aujourd'hui de la pratique de la langue allemande en France ?
Depuis de nombreuses années, la pratique de l'allemand a régressé.
On a moins d'élèves dans le secondaire, moins d'étudiants à l'université
qui entament une carrière de futur germaniste. C'est une langue qui
a largement régressé comme première langue et qui est souvent supplantée
par l'espagnol en tant que seconde langue.
Qu'est-ce que
les éditeurs allemands attendent de ce Salon du livre ?
Surtout une certaine reconnaissance de leurs auteurs pour que leurs
collègues français continuent de traduire de la littérature allemande.
Depuis plusieurs années, de gros efforts sont faits. La littérature
allemande contemporaine est en effet extrêmement présente dans l'édition
française. La question que l'on peut se poser, c'est de savoir si
elle arrive vraiment au lecteur… Il y aurait peut-être des choses
à revoir dans les relais qui permettent aux lecteurs de découvrir
cette littérature.
Assiste-t-on
à une homogénéisation européenne du roman ou y a-t-il une vraie spécificité
culturelle et littéraire de ce qu'on appelle peut-être hâtivement
la nouvelle vague d'auteurs allemands ?
D'abord, je voudrais m'inscrire en faux à propos de cette histoire
de nouvelle vague qui est née dans l'esprit de quelques journalistes
et qui a fait florès : en réalité, on sait que tous les cinq
ans, une nouvelle génération arrive qui pousse les précédentes !
La question que l'on pourrait se poser, mais il est encore trop tôt
pour y répondre, c'est, dix ans après la réunification allemande,
après tous les grands traumatismes du XXe siècle, est-ce qu'on assiste
à un changement de paradigme ? Mais on ne peut pas encore répondre…
Pour ce qui est de l'homogénéisation, au-delà de quelques points communs
entre des jeunes auteurs français et allemands, je n'y crois pas beaucoup.
L'histoire allemande a donné une marque très particulière à cette
littérature, les jeunes écrivains sont les enfants et les petits-enfants
d'hommes et de femmes qui ont connu les traumatismes de l'histoire.
Cette génération ne fait pas l'économie de la question du destin de
l'Allemagne au XXe siècle.
Quand on avance
un peu à la hussarde que le rapport à la mémoire et au poids de l'histoire
est moins fort chez les jeunes auteurs, pour vous, c'est parler avec
un certain manque de précaution ?
Je pense, parce que je pourrais citer un certain nombre de contre-exemples
où, chez de très jeunes auteurs, le rapport à l'histoire et à la mémoire
est très important. Chaque auteur ne représente que lui-même et il
est très difficile de faire des schémas… Les deux tendances sont présentes.
La nouvelle
génération est-elle moins formaliste que les générations précédentes ?
En gros, depuis les années 50, il y a eu une alternance de littérature
engagée et de littérature plus formaliste. Pour le moment, on est
dans une période où il y a moins d'interrogation de la forme. Il y
a des choses plus spontanées, mais qui ne sont pas non plus des écritures
engagées…
Est-ce qu'on
peut parler d'une certaine influence anglo-saxonne sur le roman allemand
actuel ?
Chez certains écrivains, très nettement. Comme chez Ingo Schulze,
dans la forme, dans le choix de textes courts qui s'articulent les
uns avec les autres pour former un roman, on sent effectivement une
influence anglo-saxonne.
Beaucoup de
femmes sont à l'honneur dans ce Salon 2001. Elles semblent moins « trash »
que les françaises mises en avant par les médias, plus intimistes
et introspectives, comme Judith Hermann par exemple.
Il y a deux aspects dans votre question. Les femmes sont très présentes,
c'est sûr. Mais peut-être que depuis la grande vague du féminisme
allemand après 68, les femmes sont d'une certaine façon plus présentes
dans l'écriture qu'en France. Ça mériterait d'être soigneusement vérifié,
mais j'avancerais volontiers cette thèse. Il est vrai aussi qu'il
y a une petite tendance, pas seulement chez les femmes d'ailleurs,
à cette littérature intimiste. Ceci dit, elle existe aussi en France.
Zafer Senocak
et Feridun Zaimoglu sont invités au Salon… Le multiculturalisme a-t-il
permis l'éclosion d'un certain nombre de nouveaux talents ?
C'est un phénomène de société depuis les années 60, l'Allemagne a
une forte population turque. Il y a maintenant des écrivains de la
deuxième ou de la troisième génération, c'est-à-dire des écrivains
qui, eux, ou sont nés en Allemagne ou ont été scolarisés très jeunes
en Allemagne, et qui écrivent en allemand, alors que la première génération
d'écrivains turcs en Allemagne écrivait en turc. Souvent leurs œuvres
n'étaient pas publiées en Turquie et l'étaient en Allemagne dans une
édition originale qui était une traduction, ce qui est une situation
paradoxale pour une œuvre littéraire… Avec Zafer Senocak et Feridun
Zaimoglu, on a l'émergence d'une littérature qui prend en compte non
seulement la situation de la population turque en Allemagne mais qui
essaie également de tenir les deux bouts de l'Histoire, allemande
et turque […].
Les écrivains
nés en RDA développent-ils des thèmes spécifiques ?
Parmi les écrivains invités, on remarquera bien sûr la présence de
Volker Braun et de Christoph Hein, qui étaient tous les deux de grands
écrivains de la RDA. Le roman de Christoph Hein, Willenbrock, qui
vient de sortir chez Métaillié, est particulièrement intéressant parce
qu'il met le doigt sur un aspect peu présent dans la littérature contemporaine
allemande, le capitalisme sauvage qui s'est mis en place depuis la
chute du Mur, avec tous les phénomènes qui l'accompagnent, qui vont
de la violence à la menace que la violence fait peser sur le citoyen.
Dans quelle mesure les États de droit sont-ils encore capables de
protéger leurs citoyens ? Et là, on dépasse de beaucoup le problème
de l'Allemagne réunifiée.
Ingo Schulze
est également invité au Salon.
Oui. Ingo Schulze a grandi en RDA et est plus jeune que Hein. Il devait
avoir vingt-cinq ans lors de la chute du Mur. Dans les textes qui
composent Histoires sans gravité, on voit bien cet espèce de désarroi
des personnages qui découvrent un monde qu'ils ne connaissent pas,
dont ils n'ont pas les clés.
Günter Grass
sera le grand ambassadeur de l'Allemagne à ce Salon du livre. Quelle
image a-t-il en Allemagne ?
C'est important qu'il soit là, et pas seulement parce qu'il a eu le
Nobel. Günter Grass est un écrivain qui a mené une triple carrière
d'homme de lettres, de plasticien, puisqu'il est peintre et graveur,
et de personnalité politique - pas d'homme politique, de personnalité
politique - qui a eu une fonction très particulière, presque d'instance
morale, dans l'Allemagne de la fin des années 60. On n'a pas en France
l'équivalent d'un Günter Grass, ce genre de personnalité qui, dans
toutes les circonstances difficiles que le pays peut traverser, n'hésite
jamais à dire les choses telles qu'il les ressent sans faire de compromis
avec la classe politique. Il est pour beaucoup une sorte de repère.
Propos
recueillis par Frédéric Ciriez
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