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Sans illusion
sur l’univers du théâtre, Pierre Charras évoque le métier de comédien
avec une infinie passion mêlée de nostalgie.
Fnac.net :
Vous êtes à la fois romancier et comédien, ce roman était-il inéluctable ?
Pierre Charras : Dans mon deuxième roman déjà, un personnage
était comédien mais son métier n’influait pas sur l’intrigue. Ce roman-ci
évoque plutôt l’état de comédien, le trac, cette sorte de peur et
d’impatience. Le bon trac c’est un peu comme le vertige : peur du
vide et envie de sauter à la fois. Sous l’effet du trac, l’acteur
ressent à la fois un refus et un désir fou de jouer. Dans le cas d’une
première comme dans le livre, il se dit : « de toute façon, il va
y avoir une guerre mondiale, on ne va pas la faire ». Il essaie d’échapper
à cette sensation par un retour en arrière. Il se réfugie dans les
souvenirs de moments où il ne jouait pas le soir. Je ne voulais surtout
pas faire un roman à clé ou à la Guitry sur le mode : « regarde
petit comment il faut faire pour être comédien ! » Ni sur
la situation sociale des comédiens, même s’il y aurait beaucoup à
dire. Je ne voulais pas non plus régler des comptes. J’ai attendu
tant que j’ai pu et puis là, il fallait que je le fasse. Depuis trois
ou quatre ans, je travaille très peu sur scène. J’aime beaucoup ce
métier et il me manque, alors je l’ai mis dans un bouquin. Un livre
c’est fait pour ça, pour faire exister ce qui n’existe pas.
Pour Romain
Vidal, votre héros, le métier de comédien s’apparente à une « tartufferie »
permanente, et pour vous ?
Je ne suis pas loin de le penser aussi. C’est un métier où l’on
donne beaucoup, où l’on est très sincère. Mais dans l’insincérité.
Dans une troupe, on reste quelques mois ensemble, il faut aller très
vite. On s’embrasse, on s’aime, on se touche mais tout reste dans
le paraître. Au bout d’un moment, les comédiens perdent le contact
avec eux-mêmes. Ils vivent dans une sorte de mensonge permanent, de
façade pour leur rôle, le public et leurs camarades. Mais eux, où
sont-ils ?
A travers
Romain Vidal qui quitte la comédie de boulevard pour jouer l’Exempt
de Tartuffe avec un metteur en scène plus expérimental, vous
décrivez le choc entre deux familles théâtrales.
C’est un phénomène très français. J’en parlais avec Michael Frayn,
un écrivain anglais que je traduis actuellement. Il est l’auteur de
Copenhague, une pièce de théâtre que Niels Arestrup avait magnifiquement
interprétée il y a quelques années. Selon lui, en Angleterre, une
pièce comme celle-là peut être jouée aussi bien dans le public que
le privé. En France, c’est la guerre. Pas question pour l’un d’utiliser
l’autre. Au départ, il n’y avait pas beaucoup de différences entre
Louis Jouvet et Jean Vilar. Finalement, certains spectacles du théâtre
de la Colline d’un côté et certaines comédies de boulevard sont très
proches mais regardent dans des directions opposées. Ils sont à quelques
centimètres l’un de l’autre mais dos à dos.
Comédien
est aussi l’histoire d’un homme qui arrive à la soixantaine et, à
l’heure des « Je me souviens », évoque ses dernières fois.
L’apanage de la jeunesse c’est d’avoir des choix à faire. Et
lui n’en a plus beaucoup. Avec le temps, on a de moins en moins de
choix. Ils sont de plus en plus graves, de plus en plus définitifs,
on hésite de plus en plus. Pour mon personnage, c’est la dernière
fois. Il est condamné à jouer ses vaudevilles ou à ne rien faire du
tout. Là, en jouant ce minuscule rôle de l’Exempt dans Tartuffe,
il débute de nouveau, mais on ne sait pas sur quoi débouchera ce nouveau
départ. En tout cas, l’occasion ne se représentera plus.
C’est aussi
le récit d’une merveilleuse et poignante histoire d’amour avec sa
femme.
Il y a un manque, quelque chose qui s’est arrêté là avec la mort
de sa femme et qui l’a empêché de goûter à la vie. S’il avait eu une
famille, une vie heureuse, il ne serait pas dans cet état d’insatisfaction.
Le choix qui se présente ne serait plus le même. Il aurait trouvé
dans sa vie des compensations à sa carrière. Mais surtout, tous mes
romans tournent autour du manque du père, de l’absence. Livre après
livre, je lui ai érigé une stèle. Contrairement à ce qu’on pourrait
croire, Comédien n’est pas en marge des autres, il apporte
une nouvelle pièce au puzzle. Différemment, mon père est présent dans
tous mes livres. Il est le fil conducteur. J’essaie de dire des choses
que je n’ai pas eu le temps de lui dire. En gros, mon père est mort
en pensant que j’étais un raté intégral. J’essaie de lui prouver le
contraire en le mettant en scène. Et puis pour dire aussi que c’était
quelqu’un de bien.
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