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Les
quatre premières nouvelles extraites de Situations
délicates, Serge Joncour, éditions Flammarion.
Reproduites avec l’aimable autorisation des éditions Flammarion.
Avertissement
Quarante-cinq tableaux sur la gêne qui agissent à la façon d’un souvenir
personnel.
TU VAS PAS ME
CROIRE
De tous ces moments
de gêne que la vie suppose, il en est de bien plus incommodants que
les autres, bien plus délicats. Ainsi cet ami que vous avez là devant
vous, que depuis plus de vingt ans vous considérez comme tel, un être
qui en sait aussi long sur vous que vous en taisez sur lui, voilà
que pour la première fois il vous met mal à l’aise, il vous déconcerte
littéralement. Vous aurez pourtant tout connu avec lui, tout expérimenté,
il fut même un temps où vous vous promettiez l’un l’autre de faire
toutes sortes de révolutions, des insurrections jusque-là passagères,
mais poussées jusqu’à très tard dans la nuit.
En parlant de lui vous dites toujours mon pote, comme s’il n’y en
avait qu’un, avec cette exclusive qui fait de lui comme un frère.
Seulement, vingt ans ou pas, voilà que ce soir le frangin vous flanque
un sérieux coup de doute, qu’il vous plombe de perplexité. Le pire
c’est qu’il a l’air sérieux, et qu’il vous a dit ça avec une sérénité
ébahie, un sourire quasi mystique que vous ne lui connaissiez pas.
...
Mais bon sang, que dire, et quelle attitude adopter dès lors que votre
meilleur ami, votre partenaire d’insoumissions, votre référence en
tout, vous balance comme ça de but en blanc, qu’il a rencontré Dieu.
Dans un premier temps vous vous dites qu’une fois de plus il veut
faire son intéressant, qu’il ironise, et vous offre là le champ d’une
repartie quelconque.
– Bien sûr, tu vas peut-être penser que je déraille, pourtant je t’assure,
je L’ai vu, comme je te vois là.
Dans ces conditions, plutôt que de botter directement en touche, plutôt
que de commander un nouveau verre ou de faire mine de ne pas avoir
entendu, vous rentrez dans son jeu, histoire au moins de ne pas paraître
déstabilisé, tout en essayant de deviner le piège ou l’astuce.
– Et alors, quelle tronche Il a... ?
– Je ne te dis pas que j’ai rencontré le bon Dieu comme on croise
son voisin ou son marchand de journaux, je te dis que j’ai rencontré
Dieu.
– Ah, pardon.
Vous sentez que
vous avez gaffé, que l’idée du bon Dieu que vous vous faites, la représentation
que vous en avez, est sûrement bien trop prosaïque au regard de son
illumination. En allumant une cigarette, alors que votre dernière
remonte à plus de dix ans, vous prenez conscience que vous l’avez
même rudement vexé, le frangin. De deux choses l’une, soit vous le
désamorcez de suite, en bon camarade, et vous lui dites franchement
d’arrêter de déconner, quitte même à le dire gentiment ; soit il vous
fait la soirée entière dans ce climat de béatitude confite, étrennant
pour vous sa toute fraîche panoplie de sourires béats, cette souveraine
candeur qui est le lot de tout nouvel illuminé.
– ... Mais enfin, arrête tes conneries, tu ne veux tout de même pas
me faire avaler ça.
Vous avez raison de vous emporter, lassé que vous êtes par cette manie
qu’ont les gens d’essayer de gagner en considération en se prévalant
de leurs fréquentations. Quoi de plus chic que d’avoir serré la main
d’un ministre ou déjeuné avec un préfet, quoi de plus chic que d’avoir
échangé un sourire avec une starlette ou un ténor de la télé, quoi
de plus chic que d’avoir rencontré Dieu, et de préférence sur le mode
du tête-à-tête.
Même pas blessé, sans l’ombre d’une offense, votre pote vous regarde
avec tout ce qu’il sait de sollicitude, puisant ce qu’il a de bienveillance
pour se montrer placide, apaisant, puis il vous balance sa tirade,
un couplet proprement emballé dans une tonalité d’eucharistie.
– Voyons, mon ami, je crains que tu ne m’aies pas bien compris.
Le voilà maintenant qui vous fait le topo au complet, vous racontant
par le menu son entrevue avec l’Être suprême. À ce qu’il en dit, ça
se serait passé sur le pont de Neuilly, comme Pascal, mais dans un
autobus bondé. Comme Pascal, c’était un jour où il tombait des cordes,
oui, ce jour-là, et alors qu’une giboulée froide bataillait sur les
vitres, alors que les rafales rageuses remuaient le véhicule comme
un transatlantique, c’est là qu’Il lui est apparu, là-bas tout au
fond, dans l’axe même du pont de Levallois.
– Ben dis donc, et ça a duré combien de temps ?
– Un milliardième de seconde. Peut-être moins. Le sceau même de l’Éternité.
Bien sûr.
Le pire c’est
qu’il a l’air sincère, et que vous ne le sentez pas le moins du monde
au second degré. D’autant qu’à bien y réfléchir elle tient debout
son histoire, en tout cas il est indéniable que ce jour-là il a plu,
il a même plu toute la journée, tout comme il est vrai que le pont
de Neuilly est particulièrement exposé aux rafales, et qu’en se penchant
sur la droite, c’est bien le pont de Levallois qu’on voit...
Tout de même, dans un éclair de lucidité, vos esprits vous reviennent,
et c’est là que vous resservez copieusement vos verres en l’adjurant
de bien vouloir oublier ça, de passer à autre chose, et qu’il vous
parle plutôt de cette énième femme qu’il a failli rencontrer ou des
emmerdes à son boulot... Mais plutôt que de vous suivre dans votre
entrain, plutôt que de faire tinter sa coupe avec celle que vous lui
tendez, voilà qu’il prend un air hautement moralisateur, et se met
à vous parler sur le ton du prêcheur.
– Tu sais, tu me déçois beaucoup, jamais je n’aurais cru ça de toi,
jamais je n’aurais pensé que tu puisses faire preuve d’autant d’hérésie.
Venant de toi ça me fait mal.
Voilà que l’apôtre prend la pose de l’offensé. Vous en êtes à vous
demander si vous ne seriez pas allé trop loin, alors, plutôt que d’enchaîner
sur le ton de la plaisanterie, vous lui présentez vos excuses, certifiant
de parfaitement le comprendre, d’ailleurs vous allez même jusqu’à
éteindre cette cigarette qui depuis le début lui pique les yeux.
– J’aimerais bien voir la tête que tu ferais si ça t’arrivait à toi,
hein, vas-y, concentre-toi un peu là-dessus, mets-toi un petit peu
à ma place.
– Mais moi je ne prends jamais l’autobus.
Ce coup-ci c’en est trop, le voilà qui jette sa serviette, comme jamais
encore vous ne l’aviez vu faire... Pourtant, dans le passé, mille
fois, vous avez fait de l’œil à ses propres conquêtes, mille fois
vous l’avez battu au tennis, à la belote ou au scrabble, et même au
loto, mais jamais il ne s’était vexé à ce point, jamais vous ne l’aviez
senti à ce point outragé... Seulement voilà, depuis que Monsieur voyage
dans le même bus que le bon Dieu, depuis que Monsieur fréquente les
Huiles, il prend tout au sérieux.
Tout de même, vous faites l’effort de vous montrer bon camarade. Face
à lui vous adoptez une attitude encore bien plus compatissante que
lors de l’épisode ô combien approfondi de sa dépression, et plutôt
que de recommander une coupe, vous demandez carrément la bouteille,
parce que d’avance vous sentez que ce soir il va falloir rudement
l’écouter le copain, que ce soir plus que jamais il va falloir se
montrer patient. Du reste, à force de l’entendre tirer sans fin les
conclusions de son expérience, à force de le voir vous faire la démonstration
de sa quasi-divinité, à force de puiser votre compassion dans l’épanchement
de la veuve-clicquot, une tempérance qui ne vous viendrait jamais
sans ça, à force d’avaler vos verres d’un trait pour juguler vos envies
de rire... à un moment vous stoppez net, vous reposez platement votre
coupe dans le cendrier plein, la renversant de fait, soudain vous
ne souriez plus, tétanisé que vous êtes par cette image là-bas, tout
là-bas, de l’autre côté des vitres noyées par la pluie, de l’autre
côté de l’avenue...
Bon Dieu, tu ne vas pas me croire.
QU’EST-CE QU’Y
VEUT LE MONSIEUR ?
La première épreuve
est de se frayer un passage au milieu de tous ces accoudés, gagner
sa petite portion de bar, histoire de se poser. Force est de reconnaître
qu’ils étaient là avant toi. Ils ont tous déjà un verre, une tasse
ou un croissant devant le nez, en somme tu leur dois à tous la priorité.
De toute part, on te fait les gros yeux. Avec ce qu’on peut de mauvaise
foi on te fait comprendre qu’on ne peut pas se pousser davantage,
que tu n’as qu’à attendre ton tour, ou t’asseoir, ou renoncer. Malgré
tout tu y arrives, tu accèdes à cette rampe vertigineuse à compter
de laquelle toute consommation devient possible, où tout souhait sera
exaucé.
Le vrai problème reste maintenant d’accrocher l’attention du garçon,
d’autant qu’il a l’air rudement débordé, et en plus, pas trop bien
disposé. C’est sûrement le genre de gars revêche qui soigne d’abord
ses habitués, qui leur parle et leur répond, mais néglige le nouveau
venu. Un débordé de nature.
L’idéal serait de commander haut et fort, au risque que tout le monde
se retourne, que tout le monde t’entende, excepté le garçon. Non,
en fait le plus sage est d’attendre qu’il te remarque de lui-même,
et de préserver jusque-là ta petite parcelle de bar, de t’accrocher
à ça pour ne pas trop refluer. À la longue, c’est sûr, de lui-même
il te verra. C’est obligé qu’il te voie.
Là où tu t’interroges
c’est en voyant ces deux arrivants tout là-bas, deux affranchis qui
se sont plantés d’office auprès de la caisse, commandant d’un trait
leur café, ne doutant même pas d’être entendus. Des bons clients assurément.
N’empêche qu’ils sont déjà servis. Pour faire pareil faudrait forcer
un peu ta voix, quitte à puiser dans le grave, trouver cette tonalité
décisive qui fait que dans la vie on finit toujours par décrocher
son café.
... Ça y est ce coup-ci, tu l’as dit, tout de même, et sur le mode
formel du gars bien décidé, assez distinctement et fort ; visiblement
pas assez. Le bruit des clients ajouté à celui de la machine à café,
tout ça a littéralement assourdi ta commande, lui déniant tout effet.
Tout de même, on dirait bien que les autres te regardent cette fois,
un rien désolés, peut-être même compatissants. C’est vrai que malgré
toi tu marques le coup, atteint par ce manque d’effet, incertain sur
pas mal de choses. Pour autant il ne faudrait pas qu’on te croie déstabilisé.
Cette fois à nouveau le garçon se dirige vers ton côté du bar, il
sort enfin de cette zone au delà de laquelle tu n’es plus audible.
Ta requête est là toute prête, ta petite phrase parée à jaillir, un
café s’il vous plaît, mais déjà l’autre autiste pivote d’un à-coup
de tango, combinant de tête l’addition des deux autres gars à l’autre
bout, des pressés.
Et là, tu ne peux réprimer cette petite pensée qui te fait souffrir
chaque fois, cette sournoiserie qui est ancrée là en toi, toujours
disposée à se manifester, et qui te fait dire, en gros, qu’on ne veut
pas de toi ici, que tu es de trop, ou quelque chose comme ça...
Là-dessus tu te ressaisis, tu te prends en main en te répétant que
tout le monde a droit à son petit café le matin, que les bistrots
sont des endroits publics et que le client est roi... L’audace commande
maintenant de se rebeller un peu, d’assortir ta demande d’un mouvement
du buste ou du bras vers l’avant, sans rien renverser tout de même,
mais de l’avant.
– Un café !
C’est très fort. Tu as carrément fait l’impasse sur la tournure de
politesse. Parfois, il ne faut pas craindre de hausser le ton, quitte
à passer pour un autoritaire ou un malpoli.
Toujours pas.
Pourtant, le mouvement du buste était bien là, comme un effet de plastron.
Le doigt était peut-être un peu trop aérien, le genre de signal avec
lequel on hèle les taxis, pas vraiment de circonstance, mais remarquable
en tout cas. Le problème quand on vient de faire un geste que personne
n’a vu, c’est de ramener sa main, de plier la pose en faisant mine
de rien.
Autour de toi
les autres continuent de s’abreuver tranquilles, certains ont même
le loisir de tremper un croissant, d’allumer une cigarette, de rêvasser.
Ta lacune les met face à une décision délicate, à savoir s’ils doivent
ou non t’aider, intervenir auprès du serveur, lui qui voltige maintenant
entre les tables de la terrasse, parce que en plus il s’occupe de
la terrasse.
Tourner les talons, te placer dans la démission ridicule, sûrement
pas, voilà qui te disqualifierait pour le restant de la journée.
En fait, ce qui pose problème, c’est peut-être le café lui-même, deux
syllabes c’est trop court. Trop bref. L’idéal serait d’y ajouter une
épithète, pour donner de l’ampleur, que ce soit serré, allongé ou
corsé, voire sucré... Mais le café, tu l’aimes nature.
– Un café, et vite.
L’adverbe est sans doute un peu osé, n’empêche qu’il n’est pas passé
inaperçu. Pour être honnête, il t’a toi-même surpris. En tout cas
il t’a remarqué. C’est toujours ça de gagné, au moins le contact est
établi.
– ... je voulais dire, un café.
Et voilà que ça te reprend, une forme de pudeur très proche de la
tentation d’exister, une prudence qui t’accable et participe de ton
effacement. Toujours est-il que tu es plus à l’aise dans ce rôle,
à compter sur la clémence des conjonctures, qu’elles fassent en sorte
que le serveur s’approche, que ce soit lui qui te demande. Réclamer,
prendre l’initiative, ça ne te va pas. Toi, ce qui t’épanouit, c’est
d’escompter. Resterait à tout reprendre de zéro, remplacer le café
par des syllabes plus spacieuses, plus acoustiques, du genre une-menthe-à-l’eau-s’il-vous-plaît,
au pire un thé-au-lait... mais c’est un genre de facéties à trente
balles.
Et voilà que tu te sens irrésistiblement pris par le mouvement, celui
qui te fait refluer par l’arrière. C’est là qu’il faudrait se raccrocher
à quelque chose, une tasse suffirait, même vide, ou ne serait-ce que
la cuillère, n’importe quoi qui justifierait que tu t’incrustes, que
tu demeures là. À défaut tu prends un sucre, tu le déballes doucement,
puis tu commences de le grignoter, nature comme ça.
Et c’est là qu’enfin te vient le sursaut salutaire, le fauve en toi
se rebelle, sous forme de l’argument de poids, le choix décisif qui
te pose d’emblée comme un chef, audible aux yeux de tous, au point
même qu’on ne voie plus que toi.
– Un triple baby, et vite.
S’il vous plaît.
CONFIDENCE
Ce jour-là, vous
étiez parti seul avec lui.
Il vous avait
proposé d’aller marcher tous les deux sur la lande, une longue promenade
pour se remettre de l’hiver, en sortir un peu. Le soleil compensait
à peine ce vent glacé qui balayait l’espace, votre regard n’avait
plus l’habitude de regarder si loin, vous étiez bien.
C’est le moment qu’il avait choisi pour se mettre à parler. Son pas
suivait à peine le vôtre, à cause d’une vieille douleur, et de ce
manque de souffle qu’il palliait par des pauses. Ses phrases vous
venaient dans le dos, comme l’antique mémoire de cette terre que vous
fouliez là. Il vous parlait d’un monde inchangé jusqu’à lui, un monde
imperceptible dès lors que vous le devanciez trop, un monde qui revenait
lentement à votre hauteur, dès lors que sans rien en montrer vous
preniez soin de l’attendre. Il effeuillait des propos sur le cours
des choses, sur toutes ces baies qu’on ne ramassait plus, ces vertus
incomparables de l’eau de source, du temps où elle jaillissait encore,
tous ces possibles retours en arrière... La nostalgie qui pointait
là-dessous ne vous faisait même pas sourire, d’ailleurs vous aviez
choisi de ne pas le contredire, de lui emboîter le pas, de tout accepter
de ces relents d’amertume. À le considérer sous cet angle, c’est un
peu du temps que vous remontiez avec lui. Une fois arrivé auprès de
la vieille cabane, il avait vu telle et telle chose à refaire, des
détails au regard de l’état d’abandon. Les gouttières à reprendre,
une porte à remettre, des carreaux aux fenêtres, pourquoi pas des
rideaux, alors que vous, de votre côté, dans tout ça vous ne voyiez
qu’une chose, la plus évidente qui soit : cette maison n’était plus
qu’un tas de pierres, une ruine avec des pans de ciel à travers le
toit.
La vérité, c’est que cette balade-là n’était qu’un prétexte, cette
conversation un trompe-l’œil, ce qu’il avait en fait à vous dire tenait
en à peine plus d’une phrase, un aveu qu’il vous fit en vous prenant
le bras, en l’empoignant sans serrer, comme seuls le font les vieux,
de ces petits gestes par lesquels ils fixent tout de votre sollicitude.
En revenant sur
vos pas, vous vous êtes longuement demandé pourquoi il vous avait
dit ça à vous, pourquoi cette confidence, alors que vous n’êtes même
pas de ses enfants. La gêne était pour une fois à la mesure du secret,
d’ailleurs pas un seul mot ne vous sera venu, pas la moindre réponse,
pas la plus petite repartie. Vous n’aurez même pas eu le réflexe de
minimiser, d’autant qu’à mesure qu’il vous parlait s’élucidait cette
impression de fatigue qu’il vous faisait ces derniers temps, cette
lassitude tenace qu’il ne cherchait même plus à cacher, le sceau des
ultimes combats.
Sur le coup, vous n’avez pas cherché à le contredire, ni même à le
rassurer, du reste pendant sa confession vous ne le regardiez même
plus, vous n’y arriviez pas. Simplement, des tuiles perlaient dans
votre regard, les tuiles d’un toit qu’on ne refera plus, des portes
claquaient sous le coup d’une colère abstraite, le ciel défilait par
les jours, et la gouttière charriait de ces flots d’amertume, des
vagues d’autant plus révoltantes qu’elles savent déjà avoir gagné.
Toutes ces poussières qui vous venaient dans les yeux, ces petits
points qui piquaient, ce n’était jamais que du vent.
DEBITEUR DANS
L’AME
Le lundi c’est
définitivement non, pas question de lui donner quoi que ce soit, d’autant
qu’en début de semaine vous n’avez jamais la monnaie, pas la moindre
pièce, et il est hors de question de le payer d’un billet, sans quoi
d’avance, vous le savez, il n’aura pas l’appoint, et promettra de
vous le rendre un de ces quatre ; va savoir quand. Pour ne pas paraître
trop rude vous répondez tout de même à sa poignée de main cette pogne
un peu douteuse qu’il vous tend chaque fois, collante d’on ne sait
quoi, et qui vous neutralise le membre jusqu’au prochain robinet.
Le mardi, par contre, c’est plus délicat, surtout quand vous sortez
du Monoprix, encombré de sacs plastique, et qu’il vous tend un journal
fraîchement roulé, spécialement pour vous. Cette fois le prétexte
est tout trouvé, car avec dix bons kilos de victuailles tenus à bout
de bras il est hors de question que vous cherchiez la monnaie au fond
de vos poches, sans compter le problème pour saisir le journal, de
la poignée de main... Tout de même, vous le saluez, un grand coup
de menton en gage de cordialité, un rien fuyant. Un jour, alors que
vous en étiez encore aux bons sentiments, il s’était proposé de fouiller
lui-même dans votre poche, afin de trouver la fameuse pièce de dix
francs. Le souvenir de cette sensation vous répugne encore. Depuis
ce jour-là vous vous êtes dit, plus jamais ça.
Alors, il vous
regarde partir, le dos courbé par l’achat, tout en vous lançant avec
un brin d’ironie, eh ben à demain alors.
De toute façon il est nul son journal, chaque fois que vous le lui
avez acheté vous ne l’avez jamais lu, même pas ouvert, non pas que
vous dédaigniez de vous plonger dans la presse des sans-domicile-fixe,
non pas que vous soyez à ce point asocial, mais tout simplement parce
que l’exemplaire qu’il vous vend chaque fois est tout aussi douteux
que la poignée de main qui l’enrobe, et qu’à mesure que vous le feuilletez
vous vous sentez englouti dans une dimension inquiétante et parfaitement
viciée, comme si la misère vous gagnait un peu plus à chaque page,
qu’il y avait une forme de contamination à s’immerger dans cette prose
plombée de préoccupations.
Le mercredi, en général, c’est votre jour de bonne humeur, le jour
où il vous arrive souvent d’être gai, d’avoir bien dormi ; allez savoir
pourquoi. Autant dire que le mercredi vous le devancez. Avant même
qu’il ait eu le temps de vous repérer dans le flux, vous lui balancez
fièrement un grand bonjour, tout en marchant vite, emporté par l’entrain,
si bien qu’il a à peine le temps de dégager sa main de dessous sa
poignée de journaux que vous êtes déjà là-bas, à hauteur au moins
de la boucherie, autant dire à cinq bons mètres de lui. C’est sûr,
il s’en veut de ne pas avoir anticipé, de ne pas vous avoir vu venir.
Alors tout de même, puisque ce gars-là a la fibre commerçante, il
vous rappelle de loin, vous suggère le demi-tour, et là vous avez
beau jeu de lui faire une mimique négative, lui signifiant que c’est
trop tard, raté.
Le jeudi, c’est le jour de la compassion. Échaudé par l’expérience
de la veille, le gars vous anticipe de loin, vous attend depuis le
matin. Pas d’autre choix que de s’arrêter. Pour le coup, vous avez
droit à la panoplie complète, le bonjour d’approche, la poignée de
main insistante et tenace, et l’article qu’il vous fait à propos de
tel ou tel papier sur la misère des peuples, misère d’autant plus
insupportable qu’elle vous jouxte, que vous l’avez juste là sous le
nez, et qu’elle est là à vous écraser la main de son casse-noix, de
son casse-pieds, de son casse-toi... À ce moment-là, c’est fou ce
que vous aimeriez être insolent, farouche et froid, ou faire trente
kilos de plus, pour récupérer sèchement votre paluche, parce qu’après
tout c’est la vôtre.
Mais farouche
vous ne l’êtes pas, pas plus qu’insolent ni froid, et tout mince avec
ça. Alors, c’est votre côté chrétien qui l’emporte, celui qui commande
parfois d’être à l’écoute, de respecter la détresse de l’autre, de
s’en émouvoir, mais pas forcément de chercher la monnaie pour valider
le geste. De là vous prenez cette intonation pastorale qui vous va
si bien, distillant tout ce que vous savez d’amour et de compassion,
c’est là que vous baissez les yeux jusqu’à ses pieds, ses pieds encore
plus bas que les vôtres, et que vous lui dites, demain, c’est promis.
Le vendredi, hosanna, c’est le jour du poisson. Sauvé. Même pas besoin
de passer par la rue devant le Monoprix, le vendredi vous évitez l’avenue.
Vive le Seigneur et sa diététique, vive la limande et les crustacés...
Il doit sans doute vous présumer déjà parti en week-end, avec la femme
et les enfants dans le break, puisqu’il vous croit verni. Si ça se
trouve il doit même vous en vouloir, vous traiter de salaud... Le
pauvre... Mais le pire, franchement, le pire, c’est bien quand au
bout de deux jours, par la force des choses, vous vous retrouvez brutalement
au lundi, à devoir passer devant le Monoprix pour aller au boulot,
et que le pauvre gars, un rien blasé, vous voit de loin et vous tend
cette fois non pas sa poignée de main mais l’exemplaire de la semaine
précédente ; tiens, puisque c’est ça je vous le donne.
Bien sûr vous avez honte et vous êtes ému, bien sûr vous vous dites
qu’il n’est pas question qu’un homme sans-toit vous fasse un cadeau,
ce serait immoral, d’ailleurs, il est clair que ses dix balles vous
allez les lui donner, ne serait-ce que pour le dédommager, mais pas
ce matin, puisque le lundi c’est le jour où vous n’avez pas de monnaie,
que des billets. Depuis le temps, il devrait bien le savoir. Du reste,
il ne réclame même pas. Il n’ose plus. Timide, va, ou humble. Pas
étonnant que ce brave gars là n’arrive à rien. Débiteur dans l’âme.
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