Interview Biographie Bibliographie

En 1988, Souha Béchara tente d'assassiner le général Antoine Lahad, chef de l'ALS, milice contrôlant le Sud-Liban occupé par Israël. A la suite de ce geste, elle est emprisonnée dans le camp de Khiam et ne sera libérée qu'en 1998, notamment grâce à l'action du Comité international de la Croix-Rouge en sa faveur et à une importante mobilisation médiatique. Dans son livre Résistante, elle raconte son histoire avec pudeur, son engagement politique et son internement à Khiam, où elle connaît la torture et, pendant six ans, un isolement complet. Si ce livre vaut comme le témoignage d'une femme plongée au cœur de la résistance, il dépasse le cadre d'un simple récit individuel pour exprimer une part d'universalité qui interroge autant le sens du combat politique que la question de la construction identitaire et de l'amitié, dont Souha Béchara parle de manière bouleversante.
Nous avons choisi pour l'interview qui suit de privilégier le présent de Souha Béchara et la signification de son livre, plutôt que d'insister sur les détails relatifs à la tentative du meurtre proprement dite et à la vie à Khiam, détails que le lecteur trouvera dans Résistante.

Fnac.net : Souha Béchara, vous avez été libérée en 1998. Comment allez-vous et que faites-vous aujourd'hui en France ?
Après ma libération, le consulat de France au Liban m'a proposé de venir en France. Comme l'ambiance chez moi était quelque peu tendue, du fait de la crainte que je ne recommence une opération, l'idée était de calmer la situation et de prendre de la distance. Donc je suis partie pour voir. Pendant dix ans, j'ai été coupée du monde, j'ai donc pris la décision de venir. Le but, c'était de faire des études et surtout de poursuivre mon action politique. On a ainsi monté un collectif d'avocats français à côté du Comité international de la Croix-Rouge. Ces avocats, à leur tour, ont aidé à se monter un collectif d'avocats israéliens pour faire connaître la situation, le problème de la torture et protester contre le transfert des prisonniers du Liban vers Israël, ce qui est contraire à la quatrième convention de Genève. Pour ce qui est des études, j'apprends l'hébreu moderne. Le but, au départ, c'était d'arriver à lire sans passer par la traduction des dossiers sur des détenus prisonniers en Israël. Ce sont des études très intéressantes que je vois maintenant de manière plus large.

On vous compare parfois à une Jeanne d'Arc libanaise, à une martyre. Est-ce que vous vous considérez comme le symbole de quelque chose ou vous ne revendiquez aucun statut spécifique ?
Je n'ai pas envie d'avoir ce statut de symbole ou de martyre. Je ne vis pas pour moi mais pour les résistants. Nous sommes devenus des héros après être sortis de prison. J'ai été une personne parmi d'autres à défendre une terre et une identité, mais c'est tout. J'ai travaillé dans la clandestinité et n'ai fait qu'une opération. Certaines personnes sont inconnues alors qu'elles ont fait des opérations depuis les années 70 jusqu'à l'année 2000. Ce sont eux qui nous ont amenés à cette victoire. Même les femmes qui n'étaient pas dans la résistance mais qui ont refusé de collaborer appartiennent à la résistance. C'est un ensemble de choses et de gens. On ne peut pas réduire la résistance à une personne !

Comment s'est passée la collaboration avec Gilles Paris, le journaliste du Monde avec qui vous avez travaillé et dû mettre en forme des choses certainement difficiles à exprimer ?
Faire un livre était quelque chose de difficile. Et aussi bien sûr de parler à une autre personne alors que mon tempérament m'incline plutôt au silence... Avec Gilles, ça s'est bien passé. Il a montré qu'il avait le caractère d'un journaliste et d'un écrivain très honnête, qui est arrivé à séparer le métier, la personnalité et ses propres idées, car il n'était pas du tout d'accord avec mon geste. Il est devenu un ami. Il y a eu aussi des choses difficiles à comprendre pour Gilles. Le fait par exemple que la torture n'ait pas été douloureuse pour moi. Que je sois toujours aujourd'hui sur la même fréquence politique, malgré le camp qui ne m'a pas changé sur ce point. Ce livre a été une sorte de libération pour moi, mais c'était difficile.

Dans le livre, vous évoquez des faits sans les commenter. Etait-ce un choix d'écriture ?
Oui. A mon avis, il ne faut pas commenter. Mon témoignage se passe de commentaires. Lorsqu'on parle par exemple d'une rencontre avec ma mère, il n'y a pas besoin de commenter pour sentir ce qui se passe entre nous. Avais-je le droit de réduire l'histoire d'un camp de milliers de personnes à ma seule personne ? Non. Je n'ai pas le droit de parler des autres expériences. L'idée, c'était de faire un témoignage sur la situation d'une personne plongée dans la guerre civile et d'interroger l'occupation et ses conséquences, comme les camps. Cette réalité a une dimension universelle et dépasse le cadre du Liban. Nous avions un message à faire passer, au-delà de mon histoire particulière.

Votre livre est dédié à la mémoire…
Oui. Je suis très sensible à l'idée de mémoire. Les années effacent les choses et je crains qu'un jour on en arrive à perdre la mémoire du Liban, surtout qu'il y a beaucoup de gens qui tentent de déformer le sens et l'action de la résistance et de la réduire au conflit entre un Etat et un parti, entre Israël et le Hezbollah, alors que le Hezbollah n'était pas là en 1978, n'est pas le peuple palestinien et n'est pas assimilable à des massacres ! L'identité est irréductible à des schémas. Le Hezbollah n'était pas seul dans la résistance et n'a pas agi pour lui-même.

En prison, vous avez connu deux amitiés très fortes avec deux femmes, dont vous faites un très beau portrait dans Résistante. Est-ce que vous les revoyez aujourd'hui ?
Je revois toujours Kifah et Hanane. Ces deux personnes dépassent les personnes au sens normal du terme et représentent pour moi deux grandes interrogations sur l'humanité et sur les camps. Kifah, c'est la Palestinienne, torturée pour la seule raison qu'elle était palestinienne. Dès qu'il y avait quelque chose dans le camp, c'est elle qui était torturée. Hanane, c'était la question de la résistance au sein du Hezbollah. Elle a toujours cherché à me rencontrer dans le camp pour être à mes côtés. La question de l'identité dépasse le cadre des appartenances religieuses et politiques, même si on a du mal à le comprendre. C'est pour cela que je parle d'elles dans le livre. Il y a avait une solidarité indirecte entre nous : moi j'étais leur force, et pour moi, elles étaient ma force. On n'est rien seule.

La femme d'Antoine Lahad que vous avez approchée pour tenter de tuer son époux est assez intrigante. C'est quand même incroyable de la voir recevoir des cours d'aérobic et regarder des cassettes de Jane Fonda alors qu'il y avait la guerre à proximité… C'est un peu futile, non ?
Pour moi le sport n'est pas quelque chose de futile. J'ai dû apprendre l'aérobic pour passer le test et devenir son professeur. Je n'ai pas à juger sa vie, qui n'était pas facile au Sud-Liban. Il n'y avait ni cinéma ni théâtre ni bibliothèque comme à Beyrouth. Elle, elle n'était pas originaire du sud et s'est retrouvée tout d'un coup dans une zone occupée. Elle a cherché à avoir des loisirs, alors qu'elle allait devenir la femme du président...

Comment voyez-vous l'avenir du processus de paix entre Israël et les Palestiniens avec l'élection d'Ariel Sharon au poste de Premier ministre ?
Pour réaliser la paix, il faut aller au-delà de signatures de traités qui n'existent pas de toute façon... Et puis chacun a sa propre vision de la paix. Pour certains Israéliens, la paix, c'est continuer de coloniser… Je crois que les tensions vont augmenter, jusqu'au moment où va émerger en Israël un courant démocrate qui affirmera la nécessité de prendre la décision de créer deux Etats. Sur une période de quatre ans, je vois la violence augmenter. La paix, c'est un long travail.

Propos recueillis par Frédéric Ciriez le 10 mars 2001.

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Souha Béchara

Le témoignage comme résistance…
  
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