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Premières pages
de Résistante,
Souha Béchara, JC Lattès 2000. Ecrit avec Gilles
Paris.
Reproduites avec l’aimable autorisation des éditions JC Lattès
2000.
À mes parents,
aux résistants et aux détenus.
Aux martyrs.
Pour la mémoire.
PROLOGUE
Je n'avais pas le souvenir d'un cachot aussi petit.
À me retrouver à nouveau devant la cellule n° 7, je tardai à
réaliser que j'avais vécu là, entre ces murs étriqués. Que j'avais
passé dans cette prison dix ans de ma vie, un tiers de mes jours,
un tiers de mes nuits.
J'étais de retour à Khiam, au sud du Liban, parmi la foule qui s'y
pressait. La prison, longtemps redoutée, était déjà devenue un lieu
de pèlerinage. Le symbole déchirant des années noires de l'occupation
israélienne. Incrédule et émue devant ce qu'elle pouvait deviner de
souffrances endurées et de peine, la cohorte de ces visiteurs allait
et venait, des salles de torture et d'interrogatoire aux geôles infâmes
par où tant d'hommes et de femmes étaient passés.
Une semaine auparavant, l'histoire s'était brusquement accélérée.
Le 22 mai 2000, le retrait annoncé des Israéliens de la zone qu'ils
occupaient depuis 1978, dans le sud du Liban, se précipitait. Privés
de toutes perspectives, se sachant prochainement abandonnés à eux-mêmes,
les miliciens libanais payés par Israël avaient commencé à rendre
les armes face au Hezbollah, qui était devenu le fer de lance de la
résistance libanaise à cette occupation. Privées de ce bouclier, les
troupes israéliennes avaient compris que le moment était venu ou jamais
de partir à moindres frais. En moins de quarante-huit heures, elles
allaient quitter leurs positions, dynamiter leurs fortifications et
refluer sans pertes de l'autre côté de la frontière.
Sur la route, elles avaient pu apercevoir un homme venu constater
le désastre, rentré trop tard d'un séjour en France où il avait installé
sa famille, impuissant désormais à enrayer un mouvement devenu fatal.
Antoine Lahad, le chef des supplétifs libanais d'Israël, général d'une
armée morte, l'Armée du Liban Sud, pestait à cet instant contre la
« trahison » de ses anciens protecteurs, l'abandon
en rase campagne de centaines d'hommes qui s'étaient battus et qui
avaient souvent perdu la vie pour un autre pays que le leur.
Nos destins, le sien et le mien, s'étaient croisés douze ans auparavant.
Étudiante communiste, issue d'une famille chrétienne-orthodoxe mais
libanaise avant tout, j'étais alors entrée en guerre, encore adolescente,
contre ce qu'il incarnait, contre cette présence étrangère sur ma
terre, et je l'avais payé de ma liberté, jetée au cachot sans jugement
et sans savoir pour combien de temps.
Dix années de ma vie.
Une fois libérée, je n'avais pas vécu une seule journée sans penser
au camp et à ceux, à celles qui y souffraient toujours. Le temps passé
à Khiam ne cessait de me revenir, me prenant parfois par surprise.
Un matin, à Paris, devenu provisoirement mon lieu de résidence, je
reçus un paquet posté au Liban. Il y avait à l'intérieur une sorte
de petit coussin. Je le sortis de son emballage et le posai sur mon
bureau. Sans plus y penser. Un cadeau. Ce ne fut que plus tard, dans
la journée, que je compris. Je défis la couture du coussin et j'en
retirai de petits bouts de papiers parcourus d'une écriture que je
reconnus tout de suite.
C'était la mienne. Les yeux embués par l'émotion, je disposai ces
trésors sur mon lit et je me suis retrouvée là-bas, aussitôt, avec
les odeurs, les lueurs, et les bruits de Khiam.
Une détenue fraîchement libérée avait emporté discrètement avec elle
cette petite partie de moi-même encore emprisonnée là-bas, mes poèmes
de prison écrits à la dérobée et que je n'avais pu prendre avec moi
lorsque les portes, brusquement, s'étaient ouvertes.
Une mémoire qui aurait pu rester captive. Des mots que ce livre accomplit,
aujourd'hui.
DEIR MIMAS
Je reviendrai
à Deir Mimas.
Deir Mimas est notre village, au sud du Liban. Un village tout simple
avec sa centaine de maisons aux toits en terrasse installées au flanc
d'une colline, trois églises et des champs d'oliviers tout autour.
La nôtre se tient un peu à l'écart, en haut, mais il suffit de dévaler
la pente pour se retrouver en un clin d'œil à l'ombre des clochers.
Mon grand-père, Hanna, l'a bâtie. Un cube de béton et de pierres blondes
percé de portes et de fenêtres, planté au milieu de la verdure des
jardins que cernent des grenadiers. Un grand figuier campé à côté
donne ses fruits toute l'année. La maison compte trois chambres et
une véranda. Les cinq enfants de mes grands-parents, dont mon père,
ont grandi dans ces murs, pas très loin d'ailleurs d'une autre maison
familière, celle des parents de ma mère.
J'ai passé là toutes mes vacances d'enfant.
J'ai joué, j'ai couru avec mes cousins dans les petites rues, aidé
ma mère dans les champs. Je me suis baignée dans la rivière, en bas,
dans la vallée. J'ai grimpé au sommet de la colline pour voir, sur
la crête d'en face, le château de Beaufort, dressé par les Croisés
sur la route de Jérusalem et tenu alors par l'armée libanaise.
C'est au cours de l'une de ces promenades que je suis allée pour la
première fois à Khiam, situé à quelques kilomètres seulement de notre
village. Un camp militaire comme un autre, une ancienne garnison héritée
de la colonisation, une caserne accrochée sur une hauteur, parmi les
chênes, et qui domine les environs. Le bourg de Khiam, le plus grand
de la région, s'étend au pied du camp. Je me souviens de ces jeunes
soldats en faction avec lesquels nous avions échangé quelques mots.
Il ne s'agit pas d'une scène bien précise. Je ne pouvais imaginer
alors ce que cette enceinte allait représenter pour moi une quinzaine
d'années plus tard.
Oui, tels furent
mes étés d'enfant, à Deir Mimas, jusqu'à l'invasion israélienne.
Le village est
chrétien, et notre famille de confession orthodoxe. « Béchara »,
en arabe, signifie « l'Annonciation ». Chez
nous, c'est Tante Adlahite qui surveille notre éducation religieuse.
Très pieuse, elle a pensé à entrer dans les ordres. Elle s'est finalement
tournée vers l'enseignement mais n'en est pas moins restée la « bonne
sœur » de la famille. Même si je ne suis pas pratiquante,
je trouve qu'elle donne une belle image de la religion, sereine, ouverte.
Lorsqu'il faut aller à l'église le dimanche, Adlahite nous emmène
ainsi chez les catholiques parce que leur paroisse est la plus proche
de la maison. Mais pour moi, à cette époque, la religion, ce sont
surtout les fêtes religieuses.
En septembre, le 15, on célèbre la Saint-Mama, le patron du village,
un ermite. On ne manquerait cette fête pour rien au monde. Ce jour-là,
tous les enfants de Deir Mimas partis étudier ou travailler à la ville,
à Beyrouth, rentrent au pays. Les Béchara comme les autres, qui sont
d'ailleurs connus pour aimer s'amuser. Pendant toute la nuit, on mange,
on danse et on joue de la musique dans la cour d'un petit monastère
édifié en souvenir du saint, Deir Mama, et qui, situé un peu à l'écart,
est noyé au milieu des oliviers. La fête peut être éprouvante. Les
hommes, mais pas seulement eux, boivent de l'arak parfois plus que
de raison. Puis, lorsque le jour se lève, on se prépare pour la liturgie
et pour la procession. La religion et les réjouissances s'allient
également lors des mariages. Il arrivera ainsi que, pendant sept jours
et sept nuits, tout le village ou presque fête l'union de mes cousins
Michel et Catherine. Un grand événement !
C'était en 1976. Dans la mémoire collective, la cérémonie devait rester
comme le dernier grand mariage villageois, appartenant à cet âge d'or
brisé par la guerre qui allait diviser puis disperser les gens.
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