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L'Erottoman
ou la langue comme puissance et impuissance sexuelle…
Le dernier
roman de Zafer Senocak intitulé L'Erottoman pose malicieusement
la question des rapports entre le sexe et la religion et nous convie
à une expérience perverse de la langue, lente et asphyxiante comme
un bain turc, un bondage ou encore un coup de « fouet à
sept langues », comme l'évoque le narrateur lui-même.
Tout commence par un manuscrit trouvé sur un mort. Un mystérieux procureur
berlinois s'en empare et l'adresse à un ami écrivain qui en prend
connaissance et nous le livre. Mais qui est qui et qui raconte quoi ?
Le lecteur reconstitue peu à peu l'énigme de ce cadavre de textes
et glisse dans le jeu pervers de la narration, fondée sur l'exploitation
schizophrénique de la figure du double.
Rencontre avec Zafer Senocak, trente-neuf ans, beaucoup de talent
et une certaine propension à l'abstraction intellectuelle autant qu'à
la maîtrise perverse du récit…
Dans L'Erottoman,
la question des rapports entre sexe et religion est centrale.
Zafer Senocak : J'écris en puisant dans les traditions religieuses
de mon enfance. L'islam jouait un grand rôle chez moi. Or en même
temps, la Turquie, où j'ai vécu avant de venir en Allemagne, est un
pays sécularisé politiquement. La religion y existe au plan privé,
dans la maison, qui pour moi est un lieu de rupture avec l'ordre social.
La religion comporte un certain nombre de tabous. Moi, j'écris sur
le plus grand de tous les tabous, la sexualité, où l'expérience métaphysique
de la religion rencontre le corps. A ses débuts, l'islam réunissait
les deux, la religion et le corps, puis ils se sont séparés. En écrivant,
j'essaie de les réunir à ma manière. J'écris sur des êtres masculins
et sur leur perception de la virilité, voire de leur masculinité.
La sexualité permet de s'interroger sur les rituels de la religion.
La question
de la langue est liée à l'identité. Dans votre livre, vous pratiquez
une sorte de jeu sado-masochiste sur l'utilisation du mot « langue ».
Pouvez-vous nous commenter cette technique et sa signification ?
Il est vrai que c'est un élément très important dans mes livres en
général et dans celui-ci en particulier. Parce que la langue est le
pouvoir. Celui qui possède la langue, celui qui peut parler peut aussi
dicter les choses, poser des questions… mais aussi arriver à un point
où il ne sait plus comment continuer. C'est ce point qui m'intéresse,
l'atteinte d'une sorte d'impuissance de la parole. C'est en quelque
sorte la fiction du pouvoir que j'essaie de reformuler dans le « tu »,
dans l'autre en qui la langue s'éteint, et à propos de qui vous pouvez
tout à fait parler de sado-masochisme.
La structure
narrative est en elle-même perverse, lente et asphyxiante.
Dans un bon livre, c'est la façon d'écrire qui définit la forme et
la forme qui définit la façon d'écrire. C'est vrai qu'ici la langue
est lente. Il existe une tension entre cette façon lente d'écrire
et les histoires qui sont très courtes. Et dès qu'il se passe quelque
chose, cela va très vite… En même temps la langue est lente pour allonger
le sentiment du temps de la lecture. On va dans les profondeurs, que
ce soit les objets, les personnes, l'histoire, on cherche toujours
cette profondeur spécifique qui ralentit l'histoire. Et là, ma référence
est cinématographique, c'est Andreï Tarkovski.
Dans le livre,
vous dites : « L'Europe est le poing de l'Asie ».
Pourriez-vous commenter cette expression ?
Pour cette formule, je me suis inspiré d'un poème de Nazim Hikmet
qui décrit l'Asie Mineure comme la tête d'un cheval... Le poing exprime
ici doublement la violence et la force de la concentration, ce qui
est un aspect important de l'Europe.
La conscience
est souvent proche du dédoublement schizophrénique chez vos personnages.
Ils sont « lost on highways » comme vous le
dites en détournant le titre d'un film de David Lynch…
On me demande souvent si mes origines et mon expérience de la migration
jouent un rôle dans mes écrits. Or en posant cette question, on vise
toujours la biographie. Mais pour moi, c'est la perception personnelle
du monde et de son époque qui est intéressante. Mes personnages sont
des consciences en rupture, très typiques de leur époque. Cette schizophrénie
engendre chez eux une quête absolue de l'identité, comme une drogue,
et c'est cela que je cherche à montrer avec ces commentaires ironiques
sur les titres.
Dans le roman,
vous mettez en scène un procureur bien étrange. D'une part, il incarne
la Loi ; d'autre part, il est voué au fantasme de l'écriture, donc
de la réalisation de soi... Qu'avez-vous voulu montrer dans cet écart
entre la Loi et le Sens ?
Ce procureur manifeste ironiquement les limites de notre capacité
à construire une communauté humaine grâce aux lois. Les personnages
sont toujours définis par leurs limites. D'un côté, ce procureur représente
la loi, doit donc être neutre, impartial ; de l'autre côté, il est
concerné par un meurtre… Il faut y voir de l'ironie plus que de la
subversion.
Il y a de
la parodie et du grotesque dans votre traitement du récit et des personnages.
Est-ce un jeu ?
En fait, ce n'est pas un jeu. Je ne sais pas narrer dans une autre
forme... Ce que vous appelez parodie met en relief la perception de
la langue, qui ne peut passer que par cette distorsion. Sinon, on
l'appréhenderait de manière trop simplifiée.
Tout lecteur
est à sa manière un « herméneute », c'est-à-dire
quelqu'un qui interprète les choses. Mais n'est-ce pas encore plus
vrai quand ce lecteur a à vous lire, à se concentrer sur votre discours,
et qu'il devient « un lecteur de traces », pour
reprendre le titre de l'une des histoires qui compose L'Erottoman ?
Oui, mais il faudrait parler de contre-herméneutique. Parce que l'herméneutique
présuppose la compréhension de quelque chose. Or je fais le contraire.
La non-compréhension, c'est toujours par cela que je commence. Dans
un écrit, j'ai d'ailleurs parlé d'herméneutique négative pour caractériser
ce processus.
Propos
recueillis par Frédéric Ciriez le 18 mars 2001.
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