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Camille Laurens
Dans ces bras-là
P.O.L.
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le livre
Premières
pages de Dans ces bras-là,
reproduites avec laimable autorisation des éditions
P.O.L.
Cétait
lui. Aux battements de mon cur je ne pouvais pas me tromper.
Je sais que cest difficile à croire, cette soudaine
certitude, mais voilà.
Je me levai, laissant le verre plein sur la table, je payai et je
le suivis. Il marchait vite, aussi vite que moi, jaimais la
façon dont il était vêtu, ses hanches étroites,
ses belles épaules, je ne voulais pas le perdre. À
deux ou trois rues de là, il entra sous un porche, il disparut.
Le temps que jarrive et pousse à mon tour la lourde
porte, il avait déjà pénétré
dans lun des appartements, mais lequel ? On nentendait
rien dans la cage descalier, lascenseur était
resté au rez-de-chaussée. Comment savoir ?
Je montai sans faire de bruit, un tapis
couvrait les marches. Cétait un immeuble bourgeois
de trois étages, avec deux portes à chaque palier.
La plupart sornaient dune plaque en cuivre, certaines
étaient silencieuses, dautres laissaient passer le
bruit dune voix, la sonnerie dun téléphone.
Craignant dêtre surprise immobile sur le paillasson,
à regarder, à écouter, je redescendis.
Les boîtes à lettres fournissaient peu dinformations
: des noms, parfois même pas. Cétait des boîtes
anciennes, avec une fente par laquelle on peut glisser la main.
Dehors, les plaques brillantes où je voyais le reflet déformé
de mon visage donnaient plus de détails, mais sans faciliter
vraiment les recherches : tous les occupants exerçaient une
profession médicale, un seul était avocat à
la Cour.
Comment savoir qui il était, qui était cet homme ?
Certes il pouvait être avocat, il en avait bien lallure,
encore que je neusse pour ma part rencontré quun
seul avocat dans ma vie, quelques semaines plus tôt, qui ressemblait
à un trafiquant darmes disons plutôt quil
en était limage idéale, celle que dessineraient
spontanément la veuve et lorphelin.
Mais il pouvait tout aussi bien être médecin.
Il y en avait là plusieurs, je les passai en revue. Les noms
soudain nétaient plus arbitraires, prenaient valeur
de signe, et je tentais dy lire un sens comme en un visage
inconnu.
Dans cet immeuble IIIe République, par quelque mystérieuse
correspondance entre les lieux et les êtres, tous portaient
des prénoms dautrefois, des noms désuets : Raymond
Lecointre, Raoul Dulac, Paulette Mézières, Armand
Dhomb mais non, non, javais mal lu : pas Armand, Amand,
Amand Dhombre, pédiatre, ancien externe de la faculté
de Paris. Amand, oui, je ninvente pas, ça existe, cest
dans les dictionnaires de prénoms, cest le masculin
dAmandine, du latin amandus, « choisi pour lamour
», le plus célèbre des Amand fut un moine qui
se consacra à lévangélisation de la Gaule
dans les années 680, ainsi que me lapprit louvrage
de référence consulté le même soir. «
Choisi pour lamour », ça pouvait être lui,
ça pouvait parfaitement : il y a de ces coïncidences
qui, dans un roman, paraîtraient pénibles mais qui,
dans la vie, répondent à une nécessité
dont personne ne sétonne. Amand Dhombre : ce devait
être lui, élu pour lamour et choisi par moi sous
le sceau du plus profond secret, Amand Dhombre, une ombre damant
quil me tardait de transformer en proie, en lumière,
en soleil.
Je regardai tout de même les autres, par acquit de conscience
: restaient Roger Bosc, masseur-kinésithérapeute,
rééducation post-traumatique, et, au même dernier
étage, Abel Weil, psychanalyste, thérapie conjugale
ils avaient la même spécialité. Je ne
my attardai pas, car il me sembla que, arrivée sur
ses pas dans le hall, sil était monté jusquau
troisième jaurais entendu une clef tourner, une porte
souvrir ou se fermer. Je men tins donc à mon
intuition initiale (1er étage gauche) et notai son numéro
de téléphone (ma fille aînée avait, ces
derniers temps, un rhume traînant).
Cest à ce moment que le porche souvrit
sur une odeur de camphre suivie dune vieille femme qui me
dévisagea avec méfiance quest-ce que
je faisais là ? Je baissai les yeux sur mon calepin
la concierge ? puis la regardai séloigner, glisser
le long du trottoir avec cette fluidité des gens qui ont
toujours mis des patins chez eux, progresser jusquau coin
de lavenue serais-je la même un jour, aussi lente
? avant de comprendre sans plus de vélocité
quil nétait peut-être lui aussi quun
client, un patient, et je fixais mon carnet dun air stupide
quest-ce que je faisais là ?
Jattendais. Jattendais quil
revienne, quil reparaisse ; je narrivais pas à
partir, javais peur que tout sécroule, que vu
de loin ça ne ressemble plus à rien, que ce ne soit
rien. Je voulais le revoir, je voulais que ce soit vrai, que lombre
prenne corps. Et puisquil ny avait dans la rue ni café
pour la tromper, ni vitrine pour la réduire, ni abribus pour
la justifier, lattente se statufia sous mon humble espèce
au bas de limmeuble, comme si lon avait déménagé
un instant sur le trottoir lune des nymphes qui en occupent
souvent les cours et pleurent leau de leurs fontaines... Dautres
que moi auraient agi autrement, inspectant les salles dattente,
interrogeant les secrétaires, prétextant une urgence.
Jen étais incapable. Je ne pouvais ni renoncer ni entreprendre,
seulement attendre mais attendre quelquun, nest-ce
pas un moyen dêtre avec lui ?
Il ne vint pas. Jattendis près dune
heure, bouleversée, transie. Il me manquait. Plusieurs personnes
sortirent, ce nétait jamais lui. Jen conclus
quil nétait pas un client, quil travaillait
là, que je saurais où le retrouver. Je finis par men
aller car il nétait pas loin de quatre heures et javais
rendez-vous avec mon éditeur. Et sil y a bien quelquun
qui déteste arriver en retard, essoufflée, le cur
battant et montrant sa folie, cest moi.
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© Fnac 2000 dernière
mise à jour : lundi, 11 septembre, 2000 0:26
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