Première page

Vie et œuvres

Gérard de Cortanze
Cyclone
Acte sud
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Premières pages publiées avec l'aimable autorisation des éditions Actes Sud.

« Tends la ligne, mon vieux. Enroule-la. Travaille-la », pensait Roberto, tandis qu'il sentait, au bout de sa canne, courbée comme un arc, l'énorme poids du marlin.
    – Il doit faire au moins cinq cents livres, dit Eliades Bembé, vieux Cubain coriace, au visage en lame de couteau, installé depuis deux générations à Key West, et qui exploitait une fabrique de boîtes de cigares dans Green Street.
    – Boucle-la, tu vas me porter la poisse, ajouta Roberto, excédé.
    – Plains-toi, maugréa Eliades. J'ai soixante-dix ans, et je n'ai jamais pu me battre avec un pareil poisson ! Tu n'as que quarante-quatre ans, tu n'es même pas cubain, et tu arrives à ferrer le diable ! Merde, qu'est-ce que tu veux de plus…
    – Tu vas la boucler, nom de dieu !
    Roberto et Eliades, muets, regardaient la ligne qui continuait de monter et de descendre, au rythme des vagues qui suivaient le Black Fountain, fringant onze mètres récemment sorti des chantiers Wheeler de Brooklyn, et dont le nom était une référence ironique à la loi sur la prohibition, en vigueur depuis juillet 1919, c'est-à-dire depuis quatorze ans. Son propriétaire, Piero Pozzi, chauve athlétique et patron du Tripoli Bar, pouvait être fier de son nouveau bateau. Muni de deux hélices et d'un gouvernail double, équipé de deux moteurs Diesel - un Chrysler de soixante-quinze chevaux et un Lycoming de quarante chevaux -, d'un réservoir de carburant pouvant contenir cent cinquante litres, de deux cabines de trois couchettes chacune, d'une cuisine et d'un vaste cockpit, il atteignait, par mer calme, une vitesse de vingt nœuds.
    Autour de la masse vernissée verte et rouge – les couleurs du drapeau italien ! – de la coque du Black Fountain, des paquets d'algues jaunes, sur le fond violet de l'eau, venaient s'amalgamer. Piero, son vieux bout de cigare mâchouillé entre les dents, penché sur le bastingage, essayait tant bien que mal d'enlever celles qui s'accrochaient à la ligne blanche, tendue, qui se perdait dans la profondeur des eaux du Gulf Stream. Une bande d'hirondelles de mer, attirée par des bancs de bonites et d'albicores, qui tournoyaient autour du bateau, vint troubler le silence, fouettant l'écume de leurs ailes blanches et poussant des cris aigus.
    Roberto tentait de doser ses efforts et de ménager son souffle. Il tirait la canne, l'abaissait, la relevait méthodiquement.
    – Rembobine, Roberto, rembobine, lui glissa Piero à mi-voix.
    Roberto fit oui de la tête, et après un sourire lui dit :
    – Ce doit être une femelle. Un mâle aurait laissé tomber depuis longtemps, comme tous ceux de son sexe : par lâcheté ! La femelle se battra jusqu'au bout, quitte à déchirer ses entrailles contre la coque et à laisser filer sa laitance…
    Piero regarda sa montre :
    – Presque deux heures que tu luttes avec ce connard de poisson, et on a toujours pas vu sa tronche !
    Roberto ferma les yeux, essayant de se détendre en raidissant ses jambes contre le bastingage, tout en restant fermement attaché à son fauteuil pivotant :
    – Ces foutues courroies m'arrachent les épaules !
    – T'en fais pas, Roberto. On l'aura. On a tout notre temps dit Piero. On est à moins de vingt milles de la côte. Avec cette mer plate, en une heure et demie on peut être de retour et siroter une bière bien fraîche ou un Tom Collins au Tripoli.
    Alors que le bateau poursuivait lentement son chemin vers la haute mer et qu'aucun vent ne venait troubler la surface de l'eau, Eliades, le tricot de peau maculé de fuel enfoncé dans la ceinture du pantalon, coinça la barre et vint rejoindre les deux hommes :
    – Il est très gros, Roberto. C'est lui qui dirige. A moins de le crever pendant des heures, il ne remontera jamais à la surface…
    Roberto ne répondit pas. Après avoir replacé autour de ses reins la large ceinture matelassée, et réajusté les anneaux de toile et le filin qui fixaient le moulinet à la canne, il dit à Eliades, comme s'il venait de trouver une solution définitive au problème du moment :
    – Coupe les moteurs.
    Le bateau dériva doucement. On pouvait presque entendre le clapotement des vagues contre la coque. Progressivement, Roberto récupérait de la ligne, centimètre par centimètre. Moulinant doucement, abaissant sa canne, la remontant. Lentement. Régulièrement. Utilisant parfois la force de ses jambes, la puissance de ses bras, faisant levier avec son corps. Puis, soudain, il sentit la ligne se détendre et devenir molle. Rembobinant aussi vite qu'il put de la main droite, tandis que la gauche redressait la canne, il pensa en lui-même « c'est maintenant que la vraie lutte commence », puis, à haute voix, en hurlant :
    – Le fils de pute, il remonte !













© Fnac 2000              dernière mise à jour : lundi, 11 septembre, 2000 0:26