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Yann Moix
Anissa Corto
Grasset
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le livre
Premières pages
publiées avec l'aimable autorisation des éditions Grasset.
PREMIÈRE
PARTIE
1972
1
Une petite fille est morte
dans l'eau. Ses cheveux noirs flottaient ; toutes les vagues dans
sa bouche. C'était le vendredi 21 juillet 1972 : le monde
entier avait quatre ans. On avait ramené le petit corps inanimé
sur le sable. Je l'avais souvent croisée
dans les dunes ; je l'aimais. Le lundi suivant, Anne n'était
plus tout à fait une enfant sous la pierre glacée,
mais, multipliée par la mort, la succession de toutes les
fillettes à venir éclaboussées par le même
flot.
Sur la mer égale à la mer
brillaient des micas qui sont les yeux de la femme qu'on aime.
Les étés de l'enfance ne sont pas faits d'été,
mais des hivers que l'âge intercale entre le souvenir propagé
des petites amoureuses et le moment où nous les pleurons.
Nous ne retournons jamais en 1972, parce que la tâche de vieillir,
qui travaille dans nos veines, est plus têtue que ces instants
de vacances, qui ne savent pas durer. Le sable ridé, l'inclinaison
des pins, le soleil rouge et rond quand les mouettes enfin tues
sont des bouées : ressassés à jamais dans des
larmes spéciales.
1972 se constituait, d'une seule coulée,
de la cavalcade des petites belles à midi, dont les ombres
ondulaient sur la dune ; elles étaient déjà
des femmes que je n'aurais pas. Droites, fières dans leurs
petits refus, elles forçaient mes désirs à
bifurquer vers des moches. Et les moches ouvraient pour moi des
perspectives nouvelles de bonheur où mes sentiments se retrouvaient
face à eux-mêmes, à l'état pur, lavés
de ces beautés qui altèrent, corrompent ce que nous
nommons l'amour, mais n'est jamais que l'appétit de la laideur
pour la grâce.
Je mis des années à comprendre
que les femmes aussi ont envie de faire l'amour. Longtemps je n'avais
approché que celles dont nul ne voulait. Commencer par les
moins belles m'avait paru être la première étape
d'un processus qui me mènerait aux impossibles déesses
que j'admirais en silence. Hélas, les chemins de la chair
ne sont pas ceux de l'esprit : on ne progresse pas dans la beauté
des femmes comme dans la pensée des philosophes.
Personne n'est inaccessible à personne.
La possession des sublimes n'est fermée qu'à ceux
qui préfèrent les livres à la vie et la mort
aux baignades.
C'était
une fillette à taches roses sur les joues. Elle aimait rire.
Elle courait jusqu'aux vagues. A quatre heures, elle sortait de
l'eau. Mouillée, elle prenait son goûter : des langues
de chat à la fraise et des sandwiches au Nesquik. Le vent
se levait ; le cacao se dispersait dans le ciel. Anne chocolatait
mes vacances. Derrière les rochers d'où les rats surgissaient
pour emporter un morceau de Choco BN abandonné sur le sable,
je l'espionnais. Je ne perdais pas une miette de sa vie. Je suivais
les aventures de sa silhouette se détachant de l'horizon.
C'était un petit corps tout de vitesse
et de cris. Elle ne se doutait pas de ma passion. Elle m'appartenait.
Elle ne vivait pas pour elle, mais pour moi. Elle était l'héroïne
du spectacle qu'elle m'offrait. Je retenais ses instants, je les
collectionnais. Je recueillais ses cris ; ses rires me tombaient
dans les mains. C'était une pluie.
Anne
s'étirait dans les remous. Ses yeux n'étaient que
deux raisins secs, les lèvres deux pétales accolés
; mon regard allait se perdre au large, parmi les amoureuses dont
elle était la chef. Au soleil, les raisins avaient fini par
acquérir un regard et les pétales, une moue.
De quelle écume fendue naîtraient
nos enfants ? Offriraient-ils avec ce pigment similaire qui faisait
rosir deux joues, la même lumière au fond d'une même
pupille ? A l'âge du glucose et des premières grammaires,
on ne parle pas de féminité ; mais, sous l'exubérance
naïve du petit animal nautique, un il avisé eût
décelé la forme adulte qui se fondrait tôt ou
tard dans l'amour. Par quelle aberration le cur sait-il s'infliger,
pour la durée d'une vie humaine, la passion d'un visage unique
et d'un unique souffle ?
Vouloir un corps, c'est épouser un avenir.
Je me ralliai à l'aventure définitive que j'avais
lue, le temps d'un éclair, au fond de deux petits raisins
noirs. Dans cette promesse, je m'engouffrais. Cette fillette serait
heureuse à vingt ans, serrant ma main devant Dieu, revêtue
de blanc et habillée de mon nom. La nuit je revenais sur
la plage voir l'eau dans laquelle elle avait joué l'après-midi.
Sans elle, c'était comme de la mort. Les
lieux sont les témoins de notre bonheur ; quand nous y retournons
sans l'être aimé, ils continuent de nous offrir sa
présence. Dans leur constance insensible, ils nous accueillent
naïvement comme jadis, nous tendent les mêmes bras. Fatale
générosité : l'amant se retrouve mort, un revolver
sous le coude, dans la lisière d'un souvenir qu'il était
devenu seul à partager.
Anne dans les flots brouillés, ses mouvements
saccadés. C'était donc cette petite chose, pleine
d'été, qui ne m'aimerait jamais autant que je l'aimerais.
C'était ce corps minuscule, frissonnant dans sa serviette
de plage ou roulé dans l'écume fraîche et fouettante,
qui refuserait de s'offrir, l'index serti d'un anneau, au garçonnet
devenu un homme. Je la revois : elle marchait sur le sable beige
; cette sortie de l'eau annonçait l'imminence de son départ.
Les inconnues ne partent pas : elles disparaissent.
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